La démocratie française traverse actuellement une crise de confiance. On peut le voir avec la popularité des présidents qui baisse inéluctablement1 de mandat en mandat*.

Evolution popularité présidents

L’abstention confirme cette tendance, elle est en effet en hausse2.

Evolution abstention

L’ensemble des courbes nous montre que ce désintérêt n’est pas récent, mais s’inscrit dans le temps. Il n’est pas conjoncturel, mais structurel. Il se traduit entre autres par un affaiblissement des partis politiques historiques. La montée du vote FN chez les jeunes3 qui voit le FN comme un parti contestataire, un recours face à un système “UMPS”, n’est rien d’autre que la conséquence de ce désintérêt. Ainsi le désintérêt pour le politique est réel, vérifiable et quantifiable.

Toutefois, il ne porte pas sur la chose politique, mais sur les élections. De nombreuses études montrent que :

« l’action politique a évolué au profit [d’autres formes : pétitions, manifestations, actions de boycott, grèves sauvages, occupations de bâtiment ou de lieu de travail] de participations politiques non institutionnalisées.4 »

De plus, l’énorme succès d’ « Indignez-vous » de Stephan Hessel5 ou encore de la série House of Cards, inspirée du roman de Michael Dobbs, lui-même homme politique britannique6, montre qu’il existe un réel intérêt pour la chose politique. Dès lors, si il existe une fascination pour le monde politique ainsi qu’une volonté de s’exprimer, comment expliquer ce désintérêt croissant ?

En réalité, cette crise n’est pas une crise de la démocratie, mais de la représentativité. Qui s’en étonne ? Eric Keslassy, dans son rapport pour l’institut Diderot intitulé « Une assemblée nationale plus représentative ? » nous met face à la réalité de la représentativité. Alors que les 20-30 ans représentent 12,4% de la population, ils ne représentent que 0,35% des députés. Les femmes, qui composent 51,5% de la population, ne correspondent qu’à 26,5% des députés. Plus frappant, les ouvriers et employés qui représentent 50,2% de la population active ne correspondent qu’à 2,6% des députés. La représentativité des minorités est encore plus alarmante. Ce n’est pas seulement le cas à l’Assemblée ; la situation est encore pire au Sénat. Le constat est sans appel, qui que vous soyez, et quelles que soient vos idées, il y a de grandes chances que vous soyez représentés par un homme de plus de 50 ans, issu de la catégorie professionnelle des cadres et professions intellectuelles supérieures.

Composition socio-professionnelle Assemblée Nationale

À gauche, la part des catégories socio-professionnelles dans la population, à droite, leur part à l’Assemblée Nationale7.

D’autres indicateurs, comme le patrimoine moyen des ministres et secrétaires d’Etat le confirment : de l’ordre d’un million d’euros, il est très nettement supérieur au patrimoine moyen d’un Français, d’environ 200 000 euros. On peut voir -et il s’agira d’une constante non seulement dans les interrogations que nous formulerons, mais également dans les réponses que nous tenterons de proposer- que la France ne constitue pas une exception. La quasi-totalité des problèmes que nous soulèverons sont communs à l’ensemble des démocraties représentatives. Si la France ne peut prétendre jouer le bon élève parmi les démocraties représentatives, elle est souvent également loin d’être l’élément le plus turbulent. Par exemple, le patrimoine moyen des 535 membres du Congrès américain est supérieur à 15 millions de dollars8 ! Ce phénomène commun aux démocraties n’est pas inéluctable. Il est possible d’y remédier grâce au progrès de la technique. Dès lors, comment réinventer la démocratie à l’heure d’Internet ?

Il y a donc une crise généralisée de la représentation. Ce mémoire a pour ambition d’expliquer les racines de cette crise, de montrer en quoi une réforme de nos démocraties est non seulement utile, mais nécessaire. De nombreuses critiques sur le fonctionnement des démocraties représentatives ont déjà été formulées, mais peu de propositions ont été apportées. Celles qui existent nous paraissent incomplètes. C’est pourquoi le cœur de ce mémoire n’est pas la critique, nécessaire bien que convenue, mais davantage la réforme proposée. Un seul mot d’ordre dans ce projet, celui de « démocratie ». Non pas une démocratie comme la nôtre, dont le sens a, comme nous le verrons, été galvaudé, mais une démocratie dans le sens véritable du terme : Le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Les propositions formulées ne sont pas dans la veine de la cité décrite par Thomas Moore dans son romain Utopia9. Au contraire, le réalisme demeurera un souci permanent et central dans les pages qui suivront. Il s’agit moins de décrire une société idéale, que d’expliquer pourquoi et comment mettre en œuvre des outils dont nous disposons déjà. Nous ne cachons toutefois pas que l’application de ces propositions aurait pour conséquence un changement de paradigme radical, non seulement politique, mais également sociétal. Ce dernier nous apparaît non seulement nécessaire, mais en plus éminemment bénéfique.

Dans une première partie, nous nous efforcerons de soulever les problèmes des démocraties représentatives. Nous nous concentrerons pour des raisons pratiques sur le cas Français et également sur celui des Etats-Unis, mais la grande majorité des éléments discutés concernent la plupart des démocraties occidentales. L’objectif est de montrer en quoi ces problèmes ne sont pas conjoncturels, temporaires, mais structurels et inhérents au fonctionnement même de toutes démocraties représentatives. Les éléments utilisés pour cette critique ne sont pas nouveaux, et ces défauts sont connus. Loin de nous l’idée de crier au complot, il s’agit simplement du meilleur compromis qui fut trouvé entre les forces historiques en présence pour déterminer qui doit gouverner. De fait, ces concessions ont abouti à une surreprésentation des plus fortunés. Cependant, la technique a depuis évolué, et ce qui était auparavant impossible ne l’est plus aujourd’hui. Les compromis passés doivent donc être remis en question.

Nous exposerons dans une deuxième partie le potentiel de la technique, notamment celui d’Internet, avant de montrer que ce potentiel n’est pas seulement utile à la démocratie, mais nécessaire. En effet, le développement de la technique modifie profondément l’organisation de notre société, et pose de nouveaux problèmes qu’il est impossible de régler dans la forme de gouvernement actuelle. De plus, et c’est essentiel, nous verrons que la raison qui conduira à ce changement est avant tout d’ordre économique. Si les maux derrière chaque révolution sont politiques, les révolutions découlent avant tout des conséquences économiques de cette mauvaise gestion politique. Le peuple ne veut pas plus de pouvoir, il veut avant tout du pain. Mais en réalité, avoir plus de pouvoir équivaut à avoir du pain.

Jean Paul Sartre écrivait : Dévoiler c’est changer, on ne peut dévoiler qu’en projetant de changer10. La troisième partie consistera pour sa part à décrire précisément le fonctionnement et les contours de ce nouveau modèle démocratique. Bien que plus courte, c’est cette partie qui constitue le cœur de ce mémoire. Ce nouveau système se doit d’être réalisable, fiable, et plus démocratique évidemment donc structurellement supérieur au modèle actuel, afin que la réforme ne soit pas une contrainte, mais une opportunité. Nous verrons comment permettre la mise-en-œuvre d’un tel système, qui remplacerait un modèle dont les bénéficiaires sont justement ceux qui sont au pouvoir. Nous adresserons aussi certaines critiques légitimes dont ce nouveau système pourrait être la cible, et proposerons des réponses précises à ces interrogations/dernières.

Nous sommes convaincus du potentiel de ce nouveau modèle (ou d’un autre qui lui serait plus ou moins similaire), dont la réalisation nous semble à long terme inéluctable. Mettre en place un nouveau système démocratique nous semble être l’unique rempart contre une radicalisation déjà en cours, qui se nourrit d’un désaveu toujours plus grand envers la classe politique. Ce désaveu est logique et légitime. Nous ne voyons aucune raison que cette dynamique s’inverse sans l’absence d’une refonte en profondeur de notre système. Victor Hugo disait que la forme c’est le fond qui remonte à la surface, et nous sommes conscients que la forme compte au moins tout autant que le fond dans un tel projet. C’est pourquoi nous avons essayé de le rendre clair et accessible au plus grand nombre. Nous espérons que vous en apprécierez la lecture.

« Pour que la démocratie parvienne un jour à reprendre le contrôle du capitalisme, il faut d’abord partir du principe que les formes concrètes de la démocratie et du capital sont encore et toujours à réinventer. » Thomas Piketty, Le capital au XXIe siècle11

« Dès lors, il faut que la modernité choisisse ce qui lui est le plus essentiel : son exigence éthique d’égalité, qui débouche sur des principes d’universalisation, ou bien le mode de développement qu’elle s’est donné. On ne peut à la fois vouloir conserver son morceau de gâteau et le manger. Ou bien le monde actuellement développé s’isole ; ce qui voudra dire de plus en plus qu’il se protège par des boucliers de toutes sortes contre des agressions que le ressentiment des laissés-pour-compte concevra chaque fois plus cruelles et plus abominables ; ou bien s’invente un autre mode de rapport au monde, à la nature, aux choses et aux êtres, qui aura la propriété de pouvoir être universalisé à l’échelle de l’Humanité. » Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain12

1 : L’ampleur du mécontentement pousse Le Monde à titrer : « La présidence de la république est-elle amenée à disparaître ? » Dans son édition internet du 15 Octobre 2014.

2 : Les courbes sont réalisées à partir des chiffres TNS-SOFFRES, voir : http://www.tns-sofres.com/cotes-de-popularites, consulté le 18 Octobre 2015.

3 : Selon Le Monde du 25 mai 2014, le FN obtient ses meilleurs scores chez les jeunes, 30% chez les moins de 35 ans soit 5 points de plus que chez les plus de 35 ans. Voir :http://www.lemonde.fr/politique/article/2014/05/25/le-fn-obtient-ses-meilleurs-scores-chez-les-jeunes-et-les-ouvriers_4425625_823448.html, consulté le 18 Octobre 2015.

4 : MANIN, Bernard, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 2012, p328, citant lui même Richard Topf, Beyond electoral participation dans Hans-Dieter Klingeman, Dieter Fuchs (éd.), Citizens and the Sate, p.51-95.

5 : Plus de 4 millions d’exemplaires vendus en 2011, HESSEL, Stéphane, Indignez-vous, Indigène éditions, 2011, 32 pages.

6 : Inspirée du roman de Michael Dobbs -également Executive Producer de la série-, lui-même Chief of Staff puis Deputy Chairman of the Conservative Party. Antony Howard écrit dans le Time à propos de son roman : « le romain de Dobb est en vérité incroyablement juste d’un point de vue historique. »

7 : Réalisé à partir des chiffres du rapport de KESLASSY, Eric, « Une Assemblée nationale plus représentative ? Sexe, âge, catégories socioprofessionnelles et ”pluralité visible”, Institut Diderot, Automne 2012, page 1-19, disponible à cette adresse : http://www.institutdiderot.fr/une-assemblee-nationale-plus-representative/, consulté le 18 Octobre 2015.

8 : PIKETTY, Thomas, Le capital au XXIe siècle, Editions du Seuil, 2013, p.834.

9 : MORE, Thomas, Utopia, Penguin, 2009, 160 pages.

10 : SARTRE, Jean-Paul, Qu’est-ce que la Littérature, Gallimard, 1964, 336 pages.

11 : PIKETTY, Thomas, Le capital au XXIe siècle, Editions du Seuil, 2013, p.940.

12 : DUPUY, Jean-Pierre, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Seuil, 2002, tiré de MARIS, Bernard, Antimanuel d’économie, 2. les cigales, Editions Bréal, 2006, p.344.

* : Pour réaliser ces courbes, la moyenne de popularité (pour les réponses Confiance/Pas Confiance) des 7 derniers mandats présidentiels a été calculée sur l’ensemble de leurs mandats (sauf pour le dernier président François Hollande actuellement toujours en cours de mandat, pour lequel nos données datent du mois de Novembre 2014) à partir des chiffres TNS-SOFRES. Il s’agit donc successivement de Valéry Giscard d’Estaing (1), François Mitterrand (2), François Mitterrand (3), Jacques Chirac (4), Jacques Chirac (5), Nicolas Sarkozy (6), et François Hollande (7). La seconde courbe est réalisée en faisant le rapport entre confiance et pas confiance. Ainsi, Nicolas Sarkozy, par exemple -valeur numéro 6-, obtient en moyenne sur l’ensemble de son mandat un rapport de 1,74 personne ne lui faisant pas confiance pour une personne lui faisant confiance.