III. Le futur de la démocratie : une démocratie décentralisée globale

Dans un monde qui a connu et connait des changements profonds et dramatiques, la démocratie n’a pas encore entamé sa mue. La mondialisation nous a rendus interdépendants, et pourtant, trop souvent nous restons enfermés dans notre cocon national, sans pouvoir peser sur les décisions du monde. Si les gouvernements représentatifs ont une grande liberté d’action vis-à-vis des gouvernés, que dire alors des organisations internationales ? À mesure que la mondialisation se poursuit, notre influence sur les prises de décisions -déjà minimes- diminue. Alors que l’interactivité des communications s’est fortement renforcée, nos modèles politiques fonctionnent toujours à sens unique… Et comment réformer le système français en crise, alors même qu’il délègue de plus en plus de ses pouvoirs dans un gouvernement européen ? Ce dernier, toujours plus éloigné des représentés, non seulement géographiquement mais également socio-culturellement semble confirmer les propos de Raymond Aron, lorsqu’il expliquait « Plus grande est la surface de la société couverte par l’Etat, moins celui-ci a des chances d’être démocratique. »* D’ailleurs, la tradition en philosophie politique fut pendant une longue période de considérer la démocratie comme un mode de gouvernement ne correspondant qu’aux Cités-Etats.

“Même dans l’histoire de l’Occident, avec ses réminiscences de “démocratie” athénienne, l’idée selon laquelle le modèle démocratique ne peut pas être mis en oeuvre dans des Etats qui s’étendent sur de vastes territoires et nécessitent un pouvoir fortement centralisé, demeura l’opinion communément répandue jusqu’à l’époque de Montesquieu et de Rousseau.”
Benjamin I. Schwartz, The World of Thought in Ancient China1

À la lueur de la première partie, on comprend pourquoi : l’ampleur des concessions faites à l’idéal démocratique ne justifie pas réellement l’appellation de « démocratie ». Mais ces concessions ne sont plus nécessaires aujourd’hui. Grâce à Internet, nous sommes devenus un « village global ». Certes, nombreux sont ceux qui n’ont pas encore accès à Internet, mais cet écart ne peut que diminuer, et des projets comme Internet.org de Mark Zuckerberg tendent à accélérer ce rattrapage.

Nous vivons désormais dans un monde où la structure politique entière paraît anachronique. La construction de l’Union Européenne, mais également les accords divers et variés passés à travers le monde montrent que l’idée de nation est aujourd’hui dépassée, sans que l’on soit pour autant capable de la remplacer. Mais après tout, Qu’est-ce qu’une nation ? C’est la question que s’est posé Ernest Renan dans son œuvre éponyme devenue classique. Selon lui : “Avoir des gloires communes dans le passé, une volonté commune dans le présent : avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple.2” Or, les gloires de l’humanité sont innombrables, par définition plus nombreuses que celles de chaque nation prise individuellement. La science est une cathédrale dédiée à leur mémoire. Il existe également une volonté commune, ne serait-ce parce que nous n’avons pas d’autres choix, afin de faire face aux défis de notre temps. D’ailleurs, Ernest Renan lui même prévoyait que les nations n’étaient pas éternelles et qu’elles seraient sans doute remplacées par une confédération européenne3.

Et quel meilleur moyen que la démocatie pour prendre des décisions à cet échelon international ? La démocratie est, par nature, universelle. Il s’agit du moyen le plus légitime de prendre une décision. C’est d’ailleurs ce qu’expliquait Amartyan Sen (prix Nobel d’économie 1986) dans son ouvrage La démocratie des autres. Selon lui :

« L’apparente modestie occidentale qui prend la forme d’une humble réticence à promouvoir le “concept occidental de démocratie” dans le monde non occidental correspond en réalité à l’appropriation impérieuse d’un héritage global, comme s’il était exclusivement celui de l’Occident. […] Cette erreur d’appréciation résulte d’une négligence grossière à l’égard de l’histoire intellectuelle des sociétés non occidentales, mais aussi de l’erreur conceptuelle qui voit la démocratie essentiellement en termes de vote et d’élections, plutôt que dans la perspective plus large du débat public. 4»

Toutefois, les défis sont multiples. Même si Internet rend les distances caduques, quel système pourrait permettre de remplacer la représentativité ? Le problème n’est pas uniquement d’ordre technique, mais également politique : quand bien même un tel système serait possible -ce que nous allons montrer-, il ne faudrait pas pour autant tomber dans des illusions utopistes. Les gouvernants au pouvoir n’ont tout simplement aucun intérêt à ce que l’on mette fin à la représentativité, puisqu’ils en vivent. Des ministres français aux fonctionnaires de l’ONU, tous ont cet intérêt commun qui les unit, par-delà leur couleur politique. À attendre que le système s’autoperfectionne, on finirait comme Vladimir et Estragon, les deux protagonistes de la pièce de S. Beckett En Attendant Godot qui patientent éternellement.. Pendant ce temps, l’évasion fiscale met en danger notre modèle social, et la planète se meurt. Comme le disait A. Philipp Randolph : « La liberté n’est jamais donnée, elle se gagne. ». Toutes les révolutions viennent d’en bas, et celle-ci ne fera pas exception. Dans les prochaines lignes, nous ne parlerons pas de prendre les armes, mais nous expliquerons le fonctionnement de ce système, qui dévorera petit à petit, et de l’intérieur, la représentativité.

Quel futur pour la démocratie ?

« Lorsque l’ancien modèle de Ptolémée eut accumulé des dizaines d’épicycles qui rendaient illisible et compliqué le mouvement des astres, il fallut changer de figure : on déplaça vers le Soleil le centre du système et tout redevint limpide. Sans doute, le code écrit d’Hammourabi mit fin à des difficultés sociojuridiques tenant au droit oral. Nos complexités viennent d’une crise de l’écrit. Les lois se multiplient, enfle le Journal officiel. La page se trouve à bout de course. Il faut changer. L’informatique permet ce relais. L’on attend et se bouscule dans des files devant les guichets : parmi des bouchons interminables, l’on peut même tuer son père à un carrefour, sans savoir, pour une querelle de priorité. Or, la vitesse électronique évite les lenteurs du transport réel et la transparence du virtuel annule les chocs aux intersections, donc les violences qu’elles impliquent.5»
Michel Serres, Petite poucette

« L’amélioration de sa cité est le seul résultat que l’on attend d’un bon citoyen. »
Platon, Le Gorgias

1 : Benjamin I. Schwartz, The World of Thought in Ancient China, Cambridge (MA), Harvard University Press, 1985, p.69, tiré de SEN, Amartya, La démocratie des autres, Editions Payot & Rivages, 2006, p.23.2 : RENAN, Ernest, Qu’est-ce qu’une nation ?, Éditions Mille et une nuits, 1997, p.31.

3 : RENAN, Ernest, Qu’est-ce qu’une nation ?, Éditions Mille et une nuits, 1997, p.33.

4 : SEN, Amartya, La démocratie des autres, Editions Payot & Rivages, 2006, p.46.

5 : SERRES, Michel, Petite poucette : Le monde a tellement changé que les jeunes doivent tout réinventer : une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d’être et connaître…, Le Pommier, 2012, p.70.

* : Il faut comprendre la méfiance américaine vis-à-vis de leur Etat fédéral à travers ce prisme : éloigné géographiquement et socio-culturellement des représentés, il menace de s’opposer aux intérêts de ceux-ci.