C. La fin de l’expert

« Si vous vous dites que la plupart des experts exploitent les informations qu’ils détiennent à votre détriment, vous avez raison. L’expert dépend tout entier de ce que vous n’avez pas accès à l’information que lui possède. » Levitt S., Freakonomics1

Dans cette partie, nous allons montrer qu’il ne faut pas toujours se fier aux experts, et surtout qu’on ne peut être expert en prise de décision. Il ne s’agit pas de dire que demain, des indivivus ayant passé du temps sur Internet pourront remplacer un chirurgien. Cela serait faux. Davantage, il s’agit d’expliquer comment le renouveau de l’expertise peut diminuer grandement la quantité d’experts, et pourquoi il ne faut pas surestimer leur rôle. L’expert, c’est celui qui a “acquis des connaissances, des compétences grâce à la pratique”2. À mesure que la société se complexifie, le nombre d’experts et des domaines d’expertises croit graduellement. L’expert est rémunéré parce qu’il a des connaissances, des compétences que vous n’avez pas, et que vous avez besoin de lui. On parle d’asymétrie de l’information, et le salaire tout entier de l’expert en dépend. Tout le monde connaît la fameuse citation de Lao Tseu : “Si tu donnes un poisson à un homme, il mangera un jour. Si tu lui apprends à pêcher, il mangera toujours.” Ce sont là de biens sages paroles, mais il est tout aussi possible de conclure qu’en faisant ainsi, non seulement tu ruines une formidable opportunité d’être poissonnier, mais en plus tu te crées potentiellement un concurrent.

L’expert ; un rôle complexe

C’est là toute l’ambiguité du rôle de l’expert, qui doit à la fois résoudre des problèmes, puisqu’il est payé pour cela, tout en s’assurant qu’on aura besoin de lui pour les problèmes suivants. Le Gorafi l’illustre ironiquement dans son article du 15 janvier 2015 : “Un garagiste honnête avoue que le joint de culasse est une totale invention.” Plus sérieusement cette fois, Stephen Levitt reprend une étude de Thomas Hubbard intitulé An Empirical Examination of Moral Hazard in the Vehicle Inspection Market qui :

“[montre] qu’en Californie, à l’occasion des tests de pollution, les garagistes renoncent volontiers à telle ou telle réparation mineure avant d’homologuer des véhicules pourtant non conformes parce qu’ils sont sûrs de les voir revenir à leur atelier.3

Il ne s’agit pas que des garagistes, il cite quelques lignes plus loin une autre enquête qui a :

“permis de constater que les obstétriciens des régions à faible natalité sont nettement plus portés à pratiquer des césariennes que ceux des régions à forte croissance démographique – ce qui paraît indiquer que, quand les affaires ne sont pas florissantes, les médecins tendent à prescrire les actes les plus coûteux4

Il en est de même à partir des données sur les agents immobiliers de Chicago ; “on a constaté qu’un agent immobilier laisse en moyenne sa propre maison dix jours de plus sur le marché et qu’il en obtient au moins 3% de mieux, soit 10 000 dollars sur une maison.5” Il ne s’agit pas de faire une chasse aux sorcières, mais simplement de constater que cette logique est avant tout humaine. Non seulement les experts visent parfois leur intérêt personnel, mais de plus nous exagérons leur importance.

Nous avons tendance à surestimer l’importance de l’expert. Que ce soit en politique, en économie, ou en sport, on cherche l’homme qu’il nous faut. Le recours à l’homme providentiel est un caractère humain bien connu, sans doute cela rassure t-il de pouvoir imputer la responsabilité à une personne, qu’il s’agisse d’échec ou de succès. Ainsi, lorsqu’une équipe sportive a de mauvais résultats, il apparaît logique que l’entraîneur soit renvoyé. Pourtant, qu’il s’agisse de football6, de basketball7, de baseball8, ou même de foot américain9 (sport où la tactique occupe une place encore plus importante), des études ont mis à mal cette idée reçue : en moyenne, le renvoi de l’entraîneur n’a aucun impact sur les performances de l’équipe. Il en est de même pour les grandes entreprises. Lorsque les résultats sont mauvais, les actionnaires ont tendance à faire pression pour qu’il y ait changement du dirigeant. Or une étude produite par des chercheurs de Harvard et de Columbia a montré qu’en moyenne, trois ans après que le dirigeant ait été remercié, il n’y avait pas d’amélioration de la santé de l’entreprise10. Dans le même temps, un sondage a montré que 95 % des investisseurs achètent une action en fonction de ce qu’il pensait du dirigeant de la société11. Deux choses à retenir ici : tout d’abord, l’ensemble de ces études est un témoignage fort contre une rétribution excessive de ces métiers, comme c’est pourtant souvent le cas. De plus, et c’est là l’essentiel, nous sommes incapable de juger correctement des décisions. Le bon sens veut que le bon choix soit celui qui ait le plus de chances de réussites. Et poutant, qu’il s’agisse de politique, d’économie, ou d’autre, nous continuons à juger des personnes et des décisions en fonction de leurs résultats, plutôt qu’en fonction des chances qu’elles avaient de réussir. Le célèbre mathématicien Jakob Bernoulli*, avait pourtant prévenu « Il ne faut pas juger les actions humaines à partir de leur résultat.12». En effet, un choix douteux peut, grâce à la chance, donner de bon résultat -et inversement-. La NASA a consacré plus de 125 millions de dollars pour envoyer le Mars Climate Orbiter dans l’espace. En raison d’un ingénieur qui s’est trompé dans ses calculs, oubliant de convertir ses résultats en km plutôt qu’en miles, tout contact a été perdu avec le satellite. L’histoire est remplie d’anecdotes de ce type -ce qui participe au charme de la discipline-, impossible à prédire mais qui, rétrospectivement, font sens.

Le hasard, élément essentiel mais méprisé

Nous accordons trop de crédit aux experts : nous jugeons leurs actions rétrospéctivement en fonction de leur résultat, plutôt qu’en fonction de leur chance de réussir. Pourtant, le hasard constitue une part importante dans chaque prise de décision. En effet, décider, c’est tenter de prendre la meilleure décision sans disposer forcément de tous les éléments. C’est faire au mieux, et c’est ce qui fait toute la difficulté de ce travail. Le hasard est une part constituante du futur, et heureusement, c’est cela même qui donne un intérêt au futur. Si tout est déterminé d’avance, à quoi tenter quoi que ce soit ? Le problème, c’est que nous comprenons très mal le hasard. Une anecdote l’illustre très bien13. Les iPods disposent de la fonction mélange aléatoire. Toutefois, lorsqu’une même chanson ou un même artiste apparaissait deux fois de suite, les consommateurs croyaient que le mélange n’était pas véritablement aléatoires. Steve Jobs expliquait donc qu’ils avaient dû rendre le procédé « moins aléatoire afin qu’il paraisse plus aléatoire. »14 Il a été montré15 qu’un élément aussi anodin et imprévisible que la météo influençait la bourse de New York dans une étude portant sur la période 1927-1990**. Et pourtant, nous continuons à donner un sens aux éléments aléatoire. Leonard Mlodinow débute un de ses livre*** avec une excellente anectode qui illustre parfaitement ce propos. Lorsqu’un espagnol se fait interroger après avoir gagné la loterie nationale, il explique qu’il a choisi le nombre 48 car il a « rêvé du chiffre 7 durant sept nuits d’affilés », et « 7 fois 7 fait 48 ».16 Si son erreur n’était pas aussi évidente, l’homme aurait pu entretenir l’illusion d’un déterminisme.

Le professeur Olivier Chopin de Sciences Po Paris appelait ça « l’illusion rétrospective de la nécessité ». Elle est partout. Concrètement, il s’agit du sentiment que nous ressentons tous, celui qu’un événement était inévitable. On le voit souvent en histoire, où, lorsqu’on dispose de tous les éléments en main, les conséquences apparaissent comme logiques. Le soulèvement d’un peuple peut apparaître comme rétrospectivement inévitable, alors même qu’il surprend tout le monde à l’instant où il se produit. En effet, nous disposons de ces éléments et de ces certitudes uniquement parce que les événements se sont effectivement déroulés de cette façon et que nous le savons. Pour l’illustrer, on peut prendre le cas d’un accident de voiture. Avant que le drame n’arrive, il était impossible de le prévoir. Toutefois, lorsqu’on sait que le conducteur avait bu, et que la route était mouillée ce soir là, l’accident apparaît comme une conséquence logique. Le lauréat du prix Nobel Max Born disait « La chance est un concept plus fondamental que la causalité.17 » Pourtant, peut-être parce que nous la comprenons mal, nous agissons comme si la chance n’avait qu’une influence mineure. Nous donnons un sens à des événements qui ne sont que la simple cause de la chance.

C’est sans doute les marchés financiers qui sont le meilleur exemple de ce phénomène. Les analystes financiers font partis des professions les mieux payés avec un salaire moyen de trois millions de dollars18 juste avant les années 2000. Pourtant, de nombreuses études19 ont montré que leurs recommandations étaient, au mieux, « à peine à la hauteur des retours moyens du marchés20». Un chercheur de Harvard n’a trouvé « aucune évidence significative d’une habilité particulière à choisir les bons titres21». Et il leur serait bien difficile de faire autrement. Un classique intitulé A Random Walk Down Wall Street par Burton G. Malkiel proposait de « nombreuses évidences que les performances du marché sont aléatoires22». Merton Miller, prix Nobel d’économie expliquait :

« Si il y a 10 000 personnes qui essayent de parier sur de bonnes actions en bourse, un sur les 10 000 va réussir, uniquement grâce à la chance, et c’est ce qui se passe. C’est un jeu, un hasard, et les gens pensent qu’ils font quelque chose qui a un sens, mais ce n’est vraiment pas le cas.23 »

Une autre étude, portant sur 66 000 investisseurs entre 1991 et 1996 a montré que les investisseurs renouvelaient en moyenne 75 % de leurs actions chaque année, ce qui est « bien plus que ce que la plupart des économistes recommanderaient24». Persuadés qu’ils allaient battre le marché, ces investisseurs hyper-actifs gagnaient effectivement de l’argent (11,4 % de retour sur investissement), mais bien moins que le retour moyen du marché ces années-là (un retour annuel de 17,9%). Ils auraient sans doute mieux fait de moins ‘travailler’. Nous considérons trop souvent le succès comme mérité, alors même que nous parageons tous des exemples d’échecs injustes. On observe ce sentiment à notre niveau dans les jeux vidéos. Imaginons deux joueurs jouant à Fifa -une simulation de football-. Souvent, le joueur victorieux expliquera sa victoire par sa supériorité, tandis que le perdant justifiera sa défaite par la malchance. Le fameux « tu as eu trop de chance » est en effet un classique, connu de tous les adeptes de jeux. Comme la maxime le dit si bien, La défaite est orpheline, la victoire a mille pères. Il faut donc réussir -et c’est difficile- à juger une décision indépendamment du fait qu’elle mène ultérieurement à un succès ou à un échec. Si un dirigeant prend un risque important, nous ne devrions retenir que cette donnée, et non pas son génie lorsqu’il réussit, et sa folie lorsqu’il échoue. La seule donnée à retenir, c’est qu’il prend des risques. Lorsque ceux-ci n’apparaissent pas nécessaires, il ne s’agit pas d’une attitude sage. C’est ainsi que l’écart entre la philosophie et le politique se creuse. Dans le même temps, la grande quantité d’information disponible augmente la prise de conscience d’un décalage entre ce que les décideurs -notamment politiques- font, et ce que le bien commun exige.

La fin du mythe des experts ?

« D’un côté, l’information veut être cher, parce qu’elle a une grande valeur. Mais d’un autre côté, l’information veut être gratuite, parce que la valeur d’une information continue de baisser à mesure qu’elle est partagée25. »
Steward Brand

Internet fait circuler l’information, et en faisant cela, il s’attaque au cœur du métier d’expert. Au fond, Internet n’est qu’un grand réseau décentralisé d’informations. À mesure qu’Internet se développe, la quantité d’informations disponibles couvrant tous les domaines explose exponentiellement. Dans son deuxième chapitre intitulé Guerres de l’information ou guère d’informations, Stephen Levitt développe les conséquences de ce changement :

“L’information est la monnaie d’échange de la toile mondiale. En tant que média, Internet excelle à faire passer l’information des mains de ceux qui la détiennent à celles de ceux qui ne la détiennent pas. […] Internet a permis ce qu’aucun organisme de défense du consommateur n’a su accomplir : réduire considérablement le fossé séparant l’expert de l’acheteur lambda.26

Grâce à Internet, c’est la fin de l’expert. Il faut distinguer les notions d’expert et d’expertise. S’il y a une fin de l’expert, c’est justement parce que tout le monde peut désormais, grâce à Internet, disposer gratuitement de ces compétences. Or, comme nous l’avons vu, l’expert c’est celui qui utilise ses compétences afin de gagner son salaire. C’est la fin de l’expert, justement parce que c’est le renouveau de l’expertise, parce que l’information est accessible à tous sur Internet. Les experts n’ont pas disparu, c’est même souvent eux qui rendent ces informations accessibles sur Internet.

Il est désormais possible d’accéder gratuitement à la totalité des cours des meilleurs universités. Le MIT Open CourseWare est un des pionniers dans ce domaine et il est possible d’accéder à l’intégralité de ses cours en vidéos, ainsi qu’aux divers documents distribués par le plus prestigieux Institute of Technology au monde. La plupart des meilleurs universités font de même, et il n’est plus nécessaire d’être riche ou d’avoir un Q.I. élevé pour avoir accès aux meilleurs cours, qui plus est instantanément et gratuitement. Youtube joue un rôle clé dans la plupart de ces projets. CrashCourse est un chaîne éducative créé par les frères Green sur Youtube. Elle permet à de nombreux étudiants d’apprendre ou de consolider des connaissances acquises à l’université, et ce tout en se divertissant. Les cours de CrashCourse sont créés pour Internet, avec une équipe*4 spécialisée dans le design. Notamment grâce à leur aspect ludique qui contraste fortement avec le mythique tableau noir, ou même avec les présentations Powerpoints plus récentes, CrashCourse est sans doute la chaîne éducative la plus suivie actuellement ; en janvier 2015, la chaîne disposait de plus de 2.6 millions d’abonnés, et comptabilisait plus de 178 millions de vues. Preuve que la chaîne est reconnue, Hank Green -l’un des créateurs et présentateurs de Crashcourse- fut l’un des 3 Youtubers à interviewer Barak Obama lors de sa Youtube Interview de Janvier 2015.

Michel Serres*5 explique que nous vivons actuellement la 3ème grande révolution du couple support-message, celle du numérique, après celle de la parole puis de l’écriture. Selon lui, “L’espace dans lequel nous habitons, a forcément des implications extraordinaires du point de vue de toutes nos institutions27.” Or, nous n’habitons plus dans le même espace qu’avant. Avec l’invention de l’écriture, notre espace était notre adresse physique, cette adresse que le postier utilisait pour déterminer où la lettre devait aller. Nous vivons désormais, et de plus en plus, dans un nouvel espace. Désormais, c’est notre adresse e-mail, ou notre numéro de portable, l’adresse qui permet de nous joindre à tout moment. Elle n’est plus localisée, physique. L’accès illimité et immédiat redéfini notre rapport au monde. Michel Serres résume brillamment ce sentiment : “Maintenant, tenant en main le monde”. Il est vrai que nous avons désormais accès en quelques secondes à l’ensemble des informations, des possibilités, existant dans le monde*6. L’invention de l’écriture a transformé l’ensemble des institutions humaines, et même les religions -de nouvelles religions sont apparues, celles du “Livre des écritures”-. Selon Michel Serres, il faut repenser l’ensemble des institutions humaines maintenant que nous avons changé de couple support-message28.

Les institutions politiques notamment, sont en première ligne dans cette nécessaire refonte. En effet, le rôle de l’expert est de plus en plus menacé par l’accès libre et immédiat aux informations. La particularité du domaine politique, c’est qu’il est impossible d’être expert en prise de décision. La caractéristique principale de l’expertise c’est qu’elle concerne un domaine extrêmement restreint, et qu’elle ne s’applique donc pas à des décisions dans des domaines variés. Il serait naïf de croire que nos politiques acquièrent du jour au lendemain de nouvelles compétences dans le bal incessant des députés et des postes ministériels. Roselyne Bachelot n’est pas devenue du jour au lendemain successivement une spécialiste de l’écologie, de la santé, puis de la cohésion sociale. En réalité, les politiques ont des experts toujours plus nombreux qui les conseillent, conseils à partir desquels ils essayeront de prendre une décision conforme à la ligne de leur parti, à leur ambition, et tout autres éléments déterminants dans le choix d’une solution qui sera à mi-chemin entre l’expertise, les intérêts des lobbyistes si ce sont leurs experts qui ont informé le politique, et enfin les intérêts du politique en question. Comme nous l’avons vu, le plus sage est de s’en remettre à l’intelligence collective. De plus, il n’est pas rare que les experts se trompent.

L’erreur est humaine, l’expert est humain.

Penser que l’on peut compter sur des technocrates internationaux pour résoudre des problèmes d’essence politique n’est pas simplement un non-sens, c’est un danger. Car ces technocrates peuvent refléter les intérêts de groupes particuliers.29
Joseph Stiglitz, Making Globlization Work

Les ‘experts en prises de décisions’, ou décideurs politiques, sont en réalité contre-productifs. Dans The Wisdom of Crowds, Surowiecki expliquait :

“Beaucoup de ce que nous avons vu jusqu’ici suggère qu’un large groupe d’individus différents proposera des prévisions meilleures et plus robustes, ainsi que des décisions plus intelligentes que le meilleur des ‘preneurs de décisions30

Il est vrai que les preneurs de décisions ne sont jamais à l’abri des erreurs. Les exemples sont innombrables : Harry Warner -l’un des fondateurs de l’entreprise Warner Bros.- déclarait en 1927 : “Who the hell wants to hear actors talk?”*7, et le premier manuscrit d’Harry Potter par J.K. Rowling a été réfusé neuf fois avant de devenir le succès que l’on connaît aujourd’hui. Dans une expérience du Sunday Times de Londres, les chapitres d’ouvertures de deux nouvelles ayant gagné le Booker Prize ont été envoyés à vingt grands éditeurs et agents31. Ce dernier est l’un des plus prestigieux prix au monde récompensant les fictions contemporaines. L’un des roman avait par ailleurs été récompensé du prix Nobel de Littérature*8. Une seule des vingts réponses fut positives.. C’est la raison pour laquelle Mlodinow explique : « les gens qui réussissent appartiennent quasi universellement à un type d’individu – le type de personne qui n’abandonne pas.32». Le problème de l’expert, ce n’est pas seulement qu’il lui arrive de se tromper, mais c’est aussi qu’il ignore à quel point il se trompe. Habitué à son statut d’expert, il sous-estime l’ampleur de ses erreurs, même lorsqu’il discute d’un sujet éloigné de son domaine d’expertise. Dans les nombreuses études dont nous parlions dans les sous-parties précédentes (Qui veut Gagner des millions, etc…), il arrive parfois que l’individu soit meilleur que le groupe. Mais, il est impossible de déterminer quel est cet individu, et ce résultat n’est pas constant ; lors du test suivant, il y aura également un individu meilleur que le groupe, mais il sera différent du premier. Dès lors, le seul moyen de prendre la solution la plus fiable, est de faire appel à une foule indépendante, décentralisée, et diverse.

Cela tombe bien, cette définition correspond plus ou moins à la population d’un pays tel que la France, et elle est plus proche du concept de démocratie que tout régime représentatif constitué jusqu’ici. L’arrivée d’Internet n’est en réalité pas synonyme de la fin de l’expert, c’est le début de l’expertise par et pour tous. Tout le monde peut en quelques clics, s’informer des dernières recherches en cours. Cette évolution due à un accès toujours plus grand à l’information n’est pas compatible avec le modèle représentatif, car l’écart entre l’intérêt général et les décisions des représentants ne peut qu’être de plus en plus visible. Or, les représentants doivent prendre des décisions conformément à de nombreux facteurs autres que l’intérêt général, ces facteurs étant inhérent au jeu politique. À notre avis, c’est le phénomène principal qui explique le désintérêt croissant envers les élections. Ce désintérêt se traduit par une abstention en constante hausse, et ce dans l’ensemble des démocraties représentatives. Il ne s’agit pas d’un phénomène conjoncturel, mais d’un problème structurel, qui doit nous inviter à repenser le champ des possibles en matière de démocratie. Le temps de la démocratie représentative est comptée. Que ce soit pour le meilleur, ou pour le pire…

Nous venons de voir qu’Internet engendre graduellement une prise de conscience d’un décalage entre les promesses de la démocratie représentative et son application concrète. Ce phénomène est inhérent à la conjonction d’un régime représentatif avec un accès important à l’information. S’en remettre à des décideurs ou à des experts n’est pas la solution la plus efficiente en politique. Toutefois, être plus efficient n’est pas suffisant pour s’imposer. L’habitude joue également un grand rôle. Le cas de nos claviers AZERTY l’illustre bien. Cette disposition était initialement uniquement pensée pour empêcher les blocages des machines à écrire, en plaçant les lettres contigües le plus loin les unes des autres. La généralisation des ordinateurs aurait du permettre d’adopter une disposition plus ergonomique. Il n’en fut rien*9. La nécessité d’un changement sera peut-être économique avant d’être politique. Ce ne serait pas étonnant, les révolutions sont souvent avant tout économiques (même si ces problèmes économiques découlent d’une sous-représentation politique). Nous allons voir en quoi la technique nous oblige à repenser notre modèle économique.

1 : LEVITT, Steven D. & DUBNER, Stephen J., Freakonomics, Folio Actuel, 2014, p.109.2 : Définition tiré de http://www.linternaute.com/dictionnaire/fr/definition/expert .

3 : LEVITT, Steven D. & DUBNER, Stephen J., Freakonomics, Folio Actuel, 2014, p.26.

4 : Ibid.

5 : Ibid, p.28.

6 : Ruud H. Koning, « An Econometric Evaluation of the Effect of Firing a Coach on Team Performance, » Applied Economics 35, no. 5 (March 2003) : 555-64, tiré de SUROWIECKI, James, The Wisdom of Crowds : Why the many are smarter than the few, Abacus, 2004, p.215.

7 : Michael Patrick Allen, Sharon K. Panian, and Roy E. Lotz, « Managerial Succession and Organizational Performance : A recalcitrant Problem Revisited, » Administrative Science Quaterly 24, n°2 (June 1979):167-80, tiré de SUROWIECKI, James, The Wisdom of Crowds : Why the many are smarter than the few, Abacus, 2004, p.215.

8 : Oscar Grusky, « Managerial Succession and Organizational Effectiveness, » American Jounal of Sociology 69, no 1 (July 1963): 21-31, tiré de SUROWIECKI, James, The Wisdom of Crowds : Why the many are smarter than the few, Abacus, 2004, p.216. and : William A. Gamson and Norman A. Scotch, « Scapegoating in Baseball », American Journal of Sociology 70, no. 1 (July 1964) : 69-72, tiré de SUROWIECKI, James, The Wisdom of Crowds : Why the many are smarter than the few, Abacus, 2004, p.216.

9 : M. Craig Brown, « Administrative Succession and Organizational Performance : The Succession Effect, » Administrative Science Quarterly 27, no.1 (March 1982) : 1-16, tiré de SUROWIECKI, James, The Wisdom of Crowds : Why the many are smarter than the few, Abacus, 2004, p.217.

10 : Raymond Fisman, Rakesh Khurana, and Matthew Rhodes-Kropf, “Governance and CEO Turnover: Do Something or Do the Right Thing?” (working paper no. 05-066, Harvard Business School, Cambridge, Mass., April 2005), tiré de SUROWIECKI, James, The Wisdom of Crowds : Why the many are smarter than the few, Abacus, 2004, p.215.

11 : SUROWIECKI, James, The Wisdom of Crowds : Why the many are smarter than the few, Abacus, 2004, p.217.

12 : BERNOULLI, Jakob, citation originale : “One should not appraise human action on the basis of its results.”, cité dans L. E. Maistrov, Probability Theory : A Historical Sketch, trans. Samuel Kotz (New York: Academic Press, 1974), p.68.

13 : MLODINOW, Leonard, The Drunkard’s Walk: How Randomness Rules Our Lives, Vintage Books, 2009, p.175.

14 : MASLIN, Janet, « His Heart Belongs to (Adorable) iPod, » New York Times, October 19, 2006, tiré de MLODINOW, Leonard, The Drunkard’s Walk: How Randomness Rules Our Lives, Vintage Books, 2009, p.175.

15 : SAUNDERS Jr, Edward M.., « Stock Prices and Wall Street Weather, » American Economic Review 83 (1993) : 1337-45. See also Mitra Akhtari, « Reassessment of the Weather Effect : Stock Pricesand Wall Street Weather, » Undergraduate Economic Review 7, no.1 (2011), voir :http://digitalcommons.iwu.edu/cgi/viewcontent/cgi?article=1112&context=uer, consulté le 12 Octobre 2015, tiré de MLODINOW, Leonard, Subliminal : How Your Unconscious Mind Rules Your Behavior, Vintage Books, 2013, p.28.

16 : MEISLER, Stanley, « First in 1763 : Spain Lottery – Not Even War Stops It, » Los Angeles Times, December 30, 1977, tiré de MLODINOW, Leonard, The Drunkard’s Walk: How Randomness Rules Our Lives, Vintage Books, 2009, ix.

17 : Max Born, Natural Philosophy of Cause and Chance (Oxford : Clarendon Press, 1948) : p.47. Born was referring to nature in general and quantum theory in particular, tiré de MLODINOW, Leonard, The Drunkard’s Walk: How Randomness Rules Our Lives, Vintage Books, 2009, p.195.

18 : John R. Nofsinger, Investment Blunders of the Rich and Famous – and What You Can Learn from Them (Upper Saddle River, N.J. : Prentice Hall, Financial Times, 2002),P.62, tiré de MLODINOW, Leonard, The Drunkard’s Walk: How Randomness Rules Our Lives, Vintage Books, 2009, p.176.

19 : Jess Bletz and Robert Jennings, « Wall Street Week with Louis Rukeyser’s Recommendations : Trading Activity and Performance, » Review of Financial Economics 6, no.1 (1997) : 15-27 : and Robert A. Pari, « Wall Street Week Recommandations : Yes or No ? » Journal of Portfolio Management 14, no. 1 (1987) : 74-76, tiré de MLODINOW, Leonard, The Drunkard’s Walk: How Randomness Rules Our Lives, Vintage Books, 2009, p.195.

20 : MLODINOW, Leonard, The Drunkard’s Walk: How Randomness Rules Our Lives, Vintage Books, 2009, p.176, citant Hemang Desai and Prem C. Jain, « An Analysis of the Recommendations of the « Superstar » Money Managers at Barron’s Annual Roundtable », Journal of Finane 50, no. 4 (September 1995) : 1257-73.

21 : METRICK, Andrew : « No significant evidence of stock-picking ability. », dans « Performance Evaluation with Transaction Data: The Stock Selection of Investment Newsletters, Journal of Finance 54, no.5 (October 1999) : 1743-75 : and « The Equity Performance of Investment Newsletters » (discussion paper no. 1805, Harvard Institute of Economic Research, Cambridge, Mass., November 1997), tiré de MLODINOW, Leonard, The Drunkard’s Walk: How Randomness Rules Our Lives, Vintage Books, 2009, p.176.

22 : MLODINOW, Leonard, The Drunkard’s Walk: How Randomness Rules Our Lives, Vintage Books, 2009, p.176.

23 : MILLER, Merton dans « Trillion Dollar Bet, » NOVA, PBS broadcast, February 8, 2000, tiré de MLODINOW, Leonard, The Drunkard’s Walk: How Randomness Rules Our Lives, Vintage Books, 2009, p.182.

24 : SUROWIECKI, James, The Wisdom of Crowds : Why the many are smarter than the few, Abacus, 2004, p.229.

25 : BRAND, Steward : […] “On the one hand information wants to be expensive, because it’s so valuable. The right information in the right place just changes your life. On the other hand, information wants to be free, because the cost of getting it out is getting lower and lower all the time. So you have these two fighting against each other.” tiré de ANDERSON, Chris, Free : The Future of a Radical Price, Hyperion, 2009, p.96.

26 : LEVITT, Steven D. & DUBNER, Stephen J., Freakonomics, Folio Actuel, 2014, p.105.

27 : SERRES, Michel, L’innovation et le numérique, Université 1 Panthéon-Sorbonne, conférence disponible sur canal-u.tv : http://www.canal-u.tv/video/universite_paris_1_pantheon_sorbonne/michel_serres_l_innovation_et_le_numerique.11491, consulté le 14 Octobre 2015.

28 : Ibid.

29 : STIGLITZ, Joseph E., Making Globalization Work, W.W. Norton & Company, Inc., 2006, p.232, citation originale : « To think that one can rely on some international technocrats for the solution to what is a quintessentially political issue is not just nonsense but dangerous, for those seeming technocrats may well reflect particular interest groups. »

30 : SUROWIECKI, James, The Wisdom of Crowds : Why the many are smarter than the few, Abacus, 2004, p.31.

31 : Jonathan Calvert and Will Iredale, « Publishers Toss Booker Winners into the Reject Pile, » London Sunday Times, January 1, 2006, tiré de MLODINOW, Leonard, The Drunkard’s Walk: How Randomness Rules Our Lives, Vintage Books, 2009, p.215.

32 : MLODINOW, Leonard, The Drunkard’s Walk: How Randomness Rules Our Lives, Vintage Books, 2009, p.10.

* : Ce dernier est l’origine de la série de Bernoulli -dont l’importance ne peut pas être sous-estimé- en probabilité, mais également de l’arbre généalogique le plus prolifique de l’histoire des mathématiques.

** : C’est sans doute moins le cas aujourd’hui en raison de l’influence grandissante des robots traders.

*** : Leonard Mlodinow est un physicien à la prestigieuse Caltech. Plusieurs des exemples ci-dessus sont issus de son livre intitulé The Drunkard’s Walk, How Randomness Rules our lives.

*4 : Cette équipe créative s’appelle Thoughtbubble et travaille également sur d’autres projets de ce type.

*5 : Michel Serres est un philosophe français, professeur à l’université Stanford, et membre de l’académie française.

*6 : Michel Serres cite l’étude selon laquelle il faudrait passer 4.35 coups de téléphone pour joindre le président Obama, témoignage d’un monde interconnecté.

*7 : Traduction : ”Qui diable veut entendre les acteurs parler ?”

*8 : Il s’agissait de In a Free State par V.S. Naipaul.

*9 : Le cas de la boîte de conserve et de l’ouvre-boîte illustre également l’immobilisme auquel contraint parfois l’habitude. Alors que la boîte de conserve est inventée en 1810, il faut attendre 1858 (!) pour que le premier ouvre-boîte soit inventé.