II. Le nouveau paradigme Internet

De toute l’histoire de l’humanité, Internet est la première technique à se développer aussi rapidement. Il est toujours difficile de prévoir le futur, d’imaginer quelles technologies pourront être issues de cette nouvelle technique. L’arrivée d’une nouvelle technologie s’apparente souvent à de la magie pour le profane. On se plait à raconter que les spectateurs d’une des premières projections cinématographiques ont fui la salle, prenant peur que le train projeté leur roule dessus. Cette histoire nous fait aujoud’hui sourire, mais nous ne sommes fondamentalement pas si différents. Quoi qu’il en soit, Internet est déjà largement considéré comme une des plus grandes (la plus grande?) invention de toute l’histoire de l’humanité. L’arrivée d’Internet, une révolution ? Sans aucun doute.

Pour autant, Internet n’a rien de révolutionnaire : il constitue un simple réseau décentralisé et ouvert d’échanges d’informations. En cela, il est similaire au fonctionnement des neurones dans un cerveau. Cet organe, structure biologique la plus complexe connue à ce jour1, comporte davantage de synapses que notre Voie Lactée natale d’étoiles. De même, l’éponge, simple amas cellulaire assemblé à l’aide d’une protéine appelée colagène -une protéine caractéristique du royaume animal- est l’une des espèces vivantes les plus anciennes, un vrai fossile vivant. Une structure simple, décentralisée, a permis à l’éponge de traverser le temps (les ères?), témoignage d’une formidable capacité d’adaptation. Réduisez une éponge en poudre, et elle se reconstruira toute seule au niveau cellulaire. On aimerait qu’il en soit de même pour nous… Mieux, le Fungi, royaume du vivant le plus proche des animaux* et surnommé l’Internet de la nature, est un énorme désassembleur naturel. Certains Fungi permettent au sol de se régénérer, et peuvent permettre aux forêts de se développer en apportant des nutriments venant d’arbre ensoleillé aux arbres en développement dont la cime n’atteint pas encore la lumière du soleil2. Le fungi est une véritable ode à la décentralisation. En plaçant uniquement des nutriments à des endroits représentants des stations de métro de Tokyo, l’espèce de fungi Physarum Polycephalum s’est montrée capable de réaliser un réseau tout aussi efficient, et ce pour un coût quasi nul3. De même, cette espèce est capable de résoudre un puzzle en se dispersant de toute part avant de consolider le trajet le plus court. Il s’agit d’un exemple frappant de super-organisme, plus efficient que la somme des entités le composant.

Ce fonctionnement décentralisé est donc bien plus commun dans la nature que ce que l’on a tendance à croire. Mais, nous sommes aveugle à ce qui nous est inconnu.. Mitch Resnick, professeur au MIT l’explique de façon assez concise. Selon lui, nous serions bloqué dans un « état d’esprit centralisé » :

« Lorsque nous regardons le ciel et que nous y voyons une nuée d’oiseaux volant en formation, nous avons tendance à penser que le premier est le meneur, et que c’est lui qui détermine l’organisation de tous les autres oiseaux. En réalité, les biologistes nous apprennent que chaque oiseau suit des règles simples -des standards comportementaux- et qu’il en résulte une organisation. Le premier oiseau n’est pas plus important que le dernier, ni que celui qui est au milieu. Ils sont tous également essentiels dans la structure qu’ils forment.4»

Les cas fascinants des abeilles et des fourmis ont été abondamment étudiés dans la littérature scientifique. Les abeilles ont plus d’une chance sur deux de trouver une zone fleurie si elle est située à moins de deux kilomètres de la colonie ! Cette distance est remarquable compte tenue de la taille des abeilles. Une fois la zone trouvée, l’abeille indique à l’aide d’une danse la qualité et la quantité du nectar, ce qui décidera du nombre d’abeilles recrutées5. La principale clé du succès de ces espèces, c’est qu’elles aussi sont capables de fonctionner tel un grand organisme complexe, dont l’efficacité dépasse la simple somme de chacun des êtres le composant. Bien sûr, leur fonctionnement n’est pas parfait**. Mais il demeure en tout cas bien plus efficace que si les décisions étaient prises de façon hiérarchique. Les humains sont-ils différents ? C’est possible, mais pour en être sûr, il faut se demander quelle est la spécificité humaine ?

Pour certains, c’est le langage. Il s’agit en effet d’un élément essentiel à toutes civilisations tel que nous les connaissons. Le mythe de la tour de Babel rappelle le caractère central et particulier du langage dans l’histoire humaine. Sans langage, nous sommes incapables de nous organiser, et sans communication, nous restons enfermés dans notre propre existence. Dans son livre Don’t sleep, there are snakes, Daniel L. Everett*** explique que selon lui le langage est le premier contrat social. Ce dernier existerait bien avant celui de Rousseau6. Il n’est pas centralisé ; ce sont l’ensemble des locuteurs qui décident d’utiliser certains mots plutôt que d’autres. En France, l’Académie française publie environ tous les vingts ans un Dictionnaire de la langue française. Pour Michel Serres, dans son livre Petite poucette, ce dernier donne un « gradient quasi photographique7» des changements de notre société. Or Internet a accéléré profondément le rythme de ces changements ; alors que la différence entre deux éditions correspondait traditionnellement à environ quatre à cinq mille mots, elle sera cette fois de trente-cinq mille mots, une accélération phénoménale8.

Ainsi, sans être révolutionnaire, Internet a désormais fait son apparation dans les sociétés humaines. Il les transforme profondément, affecte de nombreux aspects de la vie humaine. Dans le 1er chapitre de son livre iBrain intitulé Votre cerveau est en train d’évoluer à l’instant présent, Gary Small, chercheur au Brain Research Institute de UCLA, explique l’impact des nouvelles technologies sur la structure même de notre cerveau :

« L’explosion actuelle de la technologie digitale ne change pas seulement la façon dont nous vivons et communiquons, elle altère également rapidement et profondément nos cerveaux. Une exposition journalière aux nouvelles technologies -ordinateurs, smartphones, jeux vidéos, moteur de recherche Google et Yahoo – stimule les cellules à l’intérieur de notre cerveau, renforçant graduellement de nouvelles connexions tout en affaiblissant d’autres. En raison de la révolution technologique, nos cerveaux sont en train d’évoluer – à un rythme jamais vu auparavant.
[…] Il est possible que le fonctionnement du cerveau humain n’ait pas été altéré aussi rapidement et dramatiquement depuis la découverte du premier outil9 »

Cette évolution devrait inviter à s’intérroger sur la nature de la technique Internet. En effet, peu importe les technologies qui seront issues de la technique Internet dans le futur, elles en partageront -comme toutes technologies-, les mêmes caractéristiques que la technique dont elles sont issues. Dans un dialogue intitulé Pourquoi les chercheurs en communications devraient étudier Internet ? entre les chercheurs John Newhagen et Sheizaf Rafaeli, les deux hommes développent les spécificités de la communication sur Internet. C’est l’interactivité, l’une des cinq caractéristiques inhérentes à la structure d’Internet**** qui est à leur yeux le phénomène le plus important10. La raison étant que : “L’interactivité est essentielle au processus de communication. Ironiquement, c’est pourtant l’aspect que les technologies de la communication ont eu le plus de difficultés à implanter.11” Cette interactivité, c’est non seulement la clé du succès d’Internet, mais également le prisme majeur à partir duquel doit être observé son évolution, et imaginer son futur.

Dans cette partie donc, nous parlerons des avancées de la technique, et surtout d’Internet. Il ne faut pas être trop optimiste, Internet n’est pas parfait. Mais après tout, existe t-il quoi que ce soit de parfait ici-bas ? L’utilité d’Internet, de manière analogue à l’ensemble des outils créés par l’homme dépend de la façon dont il est utilisé et modulé. Eli Pariser dénonçait dans une conférence TED intitulé Beware online « filter bubbles »12 la personnalisation des résultats google. Il expliquait que celle-ci constituait un danger pour la démocratie. En effet, en adaptant les résultats à l’individu, on le conforte progressivement dans ses idées. Ainsi, l’utilisateur républicain aura des résultats après une recherche sur Internet adaptés à sa vision du monde. Ceci est évidemment problématique, mais il faut garder à l’esprit que le potentiel d’Internet est plus grand que ces -malgré tout- minimes désagréments.

« Grâce à Internet, les gouvernements disposent de beaucoup plus d’informations, de pouvoir, de communications qu’ils n’en ont jamais eu dans le passé. Mais les citoyens également ! Au même moment, les gouvernements sont à la fois plus puissants et plus vulnérables. » James Ball, Journaliste à The Guardian13

En quoi la technique entraîne nécessairement une réforme politique d’ampleur qui reste à faire ?

Le premier thème de cette deuxième partie est Internet : nous allons voir grâce à quels principes Internet modifie l’économie (A). En tant que technique basé sur l’interactivité, Internet peut transformer la foule virtuelle, qui se différencie dès lors de la foule réelle (B). De plus, en étant basé sur l’échange d’information, Internet remet en question l’utilité de l’expert, d’autant plus qu’on ne peut être ‘expert en prise de décisions’. Au fur et à mesure que l’information devient plus répandue, les défauts de la représentativité deviennent plus visibles (C). Mais le véritable problème est d’ordre économique ; le deuxième thème de cette partie porte sur la technique au sens large. Nous verrons que l’avancée de la technique nécessite moins de travailleurs tout en permettant une productivité supérieure, ce qui pose dès lors la question de la rémunération d’une grande part de la population. Dans le même temps, la technique entraîne un désastre écologique (D). Toutefois, nous verrons que la solution n’est pas moins de technique puisque cela est impossible, mais une régulation décentralisée de la technique (E).

1 : G.M Shepherd, Neurobiology, Oxford University Press, 1994, 3ème edition.2 : C’est le cas, entre autre, du pin. Voir FRANK, A. B., « On the nutritional dependence of certain trees on root symbiosis with belowground fungi (an english translation of A.B. Frank’s classic paper of 1885), Springer-Verlag, 2005 : 15:267-275.

3 : La vidéo de l’étude dirigée par NAKAGAKI, Toshiyuki, est disponible sur la chaîne youtube Harvard Magazine, Slime mold from a map of the Tokyo-area railway system.

4 : MALONE, Thomas W. & LAUBACHER, Robert J., « Are big companies becoming obsolete ?, The Dawn of the E-Lance Economy », Harvard Business Review September-October 1998, p.152.

5 : J. Surowiecki dans son livre The Wisdom of Crowds (p.26) cite le livre de Thomas Seeley, auteur de The Wisdom of the Hive.

6 : EVERETT, Daniel L., Don’t sleep, there are snakes, Vintage Books, 2009, p.211.

7 : SERRES, Michel, Petite poucette : Le monde a tellement changé que les jeunes doivent tout réinventer : une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d’être et connaître…, Le Pommier, 2012, p.14.

8 : Ibid.

9 : SMALL, Gary & VORGAN, Gigi, iBrain : surviving the Technological Alteration of the Modern Mind, William Morrow, p.1-2 citation originale : « The current explosion of digital technology not only is changing the way we live and communicate but is rapidly and profoundly altering our brains. Daily exposure to high technology – computers, smartphones, video games, search engines like Google and Yahoo – stimulates brain cell alteration and neurotransmitter release, gradually strengthening new neural pathways in our brains while weakening old ones. Because of the current technological revolution, our brains are evolving right now – at a speed like never before. […] Perhaps not since Early Man first discovered how to use a tool has the human brain been affected so quickly and so dramatically. »

10 : NEWHAGEN, John E. & RAFAELI, Sheizaf, « Why Communication Researchers Should Study the Internet : A Dialogue », Journal of Communication 46(1), Winter 1996, page 4 : citation originale « five defining qualities of communication on the Net : multimedia, hypertextuality, packet switching, synchronicity, and interactivity. Theses qualities capture what is, or can be, different about Net-based communication. »

11 : NEWHAGEN, John E. & RAFAELI, Sheizaf, « Why Communication Researchers Should Study the Internet : A Dialogue », Journal of Communication 46(1), Winter 1996, p.8-9, citation originale : « For me, packet switching is simply the engineering innovation that made true interactivity possible in technologically mediated communication […]. Interactivity is critical to the communication process and, ironically, the aspect which communication technologies have had the least success in implementing. Beyond the hype, the real promise of the Net as a communication technology may be in its ability to capture and even amplify this dimension. »

12 : PARISER, Eli, Beware online filter bubbles, TED2011, 9mn 04, vidéo disponible sur Youtube :http://www.youtube.com/watch?v=B8ofWFx525s, consulté le 14 Octobre 2015.

13 : « On the Internet, governments get a lot more information, more power, more communication than they’ve ever had before. But, it let the citizens do the same ! Governments are more powerful and more vulnerable at exactly the same time. » James Ball, Journaliste à The Guardian dans le film We steal secrets : the story of Wikleaks. Citation à la 96ème minute du film.

* : Tout deux ont besoin d’Oxygène et rejettent du CO2, les 4 autres sont respectivement les Archées, les Bactéries, les Protistes, et les Plantes.

** : L’anectode suivante le montre bien : l’américain naturaliste William Beebe se retrouva face à un gigantesque cercle composé de fourmis. Désorientés, ces dernières suivaient une règle simple : « suit la fourmis en face de toi ». Ceci les mena à leur perte, puisqu’après 2 jours à tourner en rond, la majorité étaient mortes d’épuisements.

*** : Daniel L. Everett est particulièrement connu pour avoir mis à mal la théorie de grammaire universelle de Chomsky, et en particulie l’universalité du principe de récursivité. Selon Daniel L. Everett, la tribu des Pirahã en Amazonie ont un langage non récursif. Leur monde est fini, ils n’utilisent pas les temps du passé et du futur, ainsi que les nombres pour quantifier. Ils « vivent dans le présent », et font la distinction entre peu et beaucoup, et non entre 3 et 4.

**** : Les autres étant : le multimédia, l’hypertextualité, l’échange de packet et la synchronicité.