D. D’habiles Lobbies

« Il est rare que des gens du même métier se trouvent réunis, fût-ce pour quelque partie de plaisir ou pour se distraire, sans que la conversation finisse par quelque conspiration contre le public, ou par quelque machination pour faire hausser les prix. Il est impossible, à la vérité, d’empêcher ces réunions par une loi qui puisse s’exécuter, ou qui soit compatible avec la liberté et la justice ; mais si la loi ne peut pas empêcher des gens du même métier de s’assembler quelquefois, au moins ne devrait-elle rien faire pour faciliter ces assemblées, et bien moins encore pour les rendre nécessaire.1 » Adam Smith

« Il faut être clair : le lobbyiste ne défend pas directement l’intérêt général, mais celui de son entreprise ou de son client, et c’est bien ce que l’on attend de lui. Pour que le lobbying fonctionne de façon saine, il est donc essentiel que chacun assume ses responsabilités : le lobbyiste promeut les intérêts de l’entreprise, le responsable public recherche l’intérêt général.2»
Jean-Luc Archambault, président de Lysios Public Affairs

Les lobbies sont un sujet sensible : on les considère souvent soit nocifs pour l’intérêt général, ou alors comme nécessaires pour les représentants dans un contexte décisionnel devenu trop complexe. Ces deux avis contraires sont la conséquence de la confusion qui existe quant à la nature de la démocratie. En effet, par définition, les lobbies sont des groupes d’intérêts particuliers qui cherchent à influencer les décisions publiques3. A ce titre, ils cherchent à obtenir les meilleurs termes possibles, ce qui peut effectivement se faire aux dépends de l’intérêt général. C’est là toute la complexité du problème : si la démocratie consiste bien à promouvoir l’intérêt général, celui du peuple, alors les lobbies sont nocifs. Toutefois, comme nous vivons dans l’illusion de la représentativité, il faut bien que les représentants soient informés de l’avis de leur représentés, avec qui ils n’ont que des contacts succincts. Dès lors, les lobbies apparaissent comme nécessaires et contribuent à la démocratie représentative ; ils permettent de faire connaître les avis de certaines parties de la population, qui resteraient sans cela muettes. Le problème, c’est que le lobbying nécessite de l’argent afin d’être réellement efficace ? Certains n’ont donc que les manifestations pour exprimer leur mécontentement : un moyen coûteux et peu efficace pour les représentés comme pour les représentants. Nous allons donc étudier davantage les lobbies, et d’abord, étudier leur rôle dans ce système dit démocratique.

Des lobbies de plus en plus prépondérants en Europe, déjà maîtres aux Etats-Unis

« Tout ce qui est à moi est à moi, tout ce qui est a toi est négociable. » Vieille antienne soviétique4.

L’influence des lobbies en Europe est grandissante. Selon Marie-Laure Daridan et Aristide Luneau, tout deux lobbyistes : « Bruxelles rivalise désormais avec Washington pour le titre de capitale mondiale du lobbying et les acteurs français ont parfaitement intégrés cette réalité.5» Ainsi, on compte pas moins de quarante lobbyistes pour un député européen6. Interrogé pour le documentaire Alimenteurs, un député européen chiffre à plus de 220 par semaine (!) le nombre de lettres, coup de fils, etc qu’il reçoit provenant des lobbies. Après tout, ce n’est pas si étonnant, la construction Européenne se veut économique avant même d’être politique. La création de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier en 1951, premier pas vers l’Europe, est le témoignage historique d’une Europe née avec les lobbies. Cette communauté met en commun la production et la consommation du charbon et de l’acier et est soutenue par les secteurs industriels en question7, qui y voit là l’opportunité de grandir, et donc de s’enrichir. Cette ascension des lobbies aurait même « été encouragée par les pouvoirs publics européens en quête d’assise démocratique.8» C’est peut-être cela qui explique le désaveu d’une Union-Européenne dont l’idée plaît, mais dont la pratique dégoûte. Elle ne diffère pas fondamentalement du fonctionnement français, où, on cherche à préserver la notion d’intérêt général que présentait Rousseau, et dont les contours sont flous. Ainsi, les mandats français sont représentatifs plutôt qu’impératifs. Ce que cela signifie, c’est que les élus ne représentent pas leurs électeurs, mais la nation toute entière9. Le site web de l’Assemblée nationale rappelle ce principe clairement :

« selon l’article 27 de la constitution, ‘tout mandat impératif est nul’. Le fait d’être l’élu d’une circonscription ne fait pas du député l’obligé de ses électeurs. Il est titulaire d’un mandat de représentation de la nation tout entière, donc du peuple dans son intégralité. A certains égards, cette conception globale de la représentation nationale renoue, sur le plan des principes, avec les exigences de la théorie rousseauiste. En effet, elle sauvegarde le caractère indivisible de la souveraineté.10»

Or, encore une fois, la pratique diffère de l’idée dans laquelle elle a été conçue : on voit des députés défendre des projets en fonction de la circonscription dont ils sont issus, plutôt que celui, supérieur, de la nation. En Europe, le rôle des députés européens est tout aussi ambigu : ils défendent souvent les intérêts de leur nation.

« Il a été dit que la politique est la deuxième plus vieille profession au monde. J’ai appris qu’elle partage une ressemblance frappante avec la première.11 »
Ronald Reagan

Aux Etats-Unis, la situation est différente puisque les lobbies y sont tout puissants depuis longue date. Les lobbies financent directement les campagnes des candidats, ce qui amplifie leur rôle ; effectivement les lobbies contribuent davantage à la victoire d’un candidat que les votants. Rahm Emmanuel déclarait en « off » : « Le premier tiers de votre campagne, c’est argent, argent, argent. Le second tiers c’est argent, argent, et presse. Le dernier tiers, c’est vote, presse, et argent.12» Ce dernier est bien placé pour savoir : il a été successivement spécialiste financier de deux campagnes dont une présidentielle, avant d’être élu par deux fois député au Congrès, pour enfin diriger le comité de campagne démocrate pour les élections de 2006*. Investir dans la campagne d’un homme politique est en réalité l’un investissements des plus rentables. Sur les 41 entreprises -dont Microsoft et Disney- ayant contribué à hauteur de 150 millions de dollars pour des candidats aux élections fédérales entre 1991 et 2001, on dénombre pas moins de 55 milliards (!) de déduction fiscale en seulement trois ans13! En 2009, c’est l’industrie de la finance qui a majoritairement participé au financement des campagnes des candidats, avec un total de 78,2 millions de dollars pour les candidats aux élections fédérales ainsi qu’à leur parti14. On comprend aisément pourquoi ! Et cela fonctionne particulièrement bien…

« Je crois que la course effrénée à l’argent menace notre démocratie. […] Ils le savent. Ils savent que nous le savons. Et pourtant, rien ne se passe !15»
John Kerry, 2013

Une occasion en or pour des secteurs entiers

« On nous a dit que nous avions à sauver les banques pour sauver l’économie – pour protéger nos jobs […] que si nous donnions des conditions aux banque, cela déstabiliserait les marchés, et empirerait notre situation, que nous devions non seulement sauver les banques, mais également leurs actionnaires, et leus titres financiers. […] Mais ceci n’avait pas de base factuelle et était conçu afin de mettre en place le plus grand transfert de biens acceptable : jamais dans l’histoire de la planète un si grand nombre n’avait donné tant à si peu qui étaient si riches sans rien demander en retour. […] les banquiers ont eu leur argent sans conditions. L’argent était supposé recapitaliser les banques, et recapitaliser les banques était supposé permettre davantage de prêts. Mais l’argent donné aux banques qui permit de payer des bonus ne pouvait être simultanément utilisé pour recapitaliser les banques16. »
J. Stiglitz, Prix nobel d’économie, The Price of Inequality

Le cas de la finance -le plus dramatique-, illustre parfaitement le potentiel nocif de la puissance des lobbies. Une étude de James K. Galbraith a montré que les pays avec un fort secteur financier sont plus inégalitaires que les autres17. On comprend pourquoi ; en seulement dix ans, les 25 organismes de crédits immobiliers émettant des subprimes aux Etats-Unis ont dépensé près de 370 millions de dollars afin de s’opposer à toute régulation bancaire18. C’est la raison pour laquelle l’ancien fonctionnaire au Service de prévention de la corruption, Noël Pons, explique : « c’est le lobbying de banque qui a créé la crise financière19». Plus largement, l’ensemble des innovations récentes du secteur financier, sous couvert de stabiliser le système, permettait simplement d’accroître les gains tout en transférant les risques à des tiers. Avec l’effondrement du système, c’est au contribuable de payer. Selon Martin Wolf, écrivain pour le réputé Financial Times « Aucune industrie n’a un talent comparable pour privatiser les gains et socialiser les pertes20. ». Le cas des produits dérivés est à ce titre révélateur. Présentés comme une innovation majeure, ils combinent une opacité effrayante à des effets de levier d’une grande ampleur. Leur danger était connu. Warren Buffet, par exemple, les appelait « des armes de destruction massive » ; Brooklsley Born, membre de la CFTC tenta -et il ne fut pas le seul!- de les réguler, mais c’était sans compter sur l’opposition massive des intérêts financiers*, y compris l’ancien Chairman de la Banque Centrale Américaine Alan Greespan21. Mais les produits dérivés n’étaient que le dernier-né d’une grande famille. Paul Volcker -un autre ancien chairman de la Banque Centrale Américain-, déclarait en 2009 : « la dernière innovation financière réellement utile est le distributeur automatique22», inventé dans les années 60. Quoi qu’il en soit, après l’une des plus grandes crises que l’économie mondiale ait connue, et dont nous payons toujours les conséquences aujourd’hui, les 38 plus grandes entreprises de Wall Street ont reversé à leurs investisseurs et dirigeants près de 140 milliards (!) de dollars en 2009, battant les plus hauts records historiques23, et ce sur l’argent du contribuable.

« Il est difficile de faire comprendre quelque chose à quelqu’un lorsque son salaire dépend du fait qu’il ne le comprenne pas.24»
Upton Sinclair

Toutefois, le problème ne se limite pas au seul secteur financier. Il est plus général et plus profond. On peut citer General Motors, qui achète le plus large système ferré urbain au monde -Los Angeles, avec plus de 1760 km- afin de le démanteler, conduisant aujourd’hui à une ville saturée d’autoroutes et de pollution. Un sort partagé par plus de cent autres villes dans le pays25! En France, la situation est moins extrême, mais néanmoins préoccupante, comme en témoigne l’entente entre les divers opérateurs téléphoniques. La population a dû attendre l’arrivée de Free sur le marché pour qu’enfin les prix baissent drastiquement. Le cas de l’industrie pharmaceutique est encore plus dérangeant. Il s’agit d’une des industries les plus profitables, et donc les plus puissantes au monde. L’accès à certains de leurs médicaments constitue parfois la différence simple, mais sans appel, entre la vie et la mort. Après plus de vingt ans à travailler pour le New England Journal of Medicine*, Marcia Angell a voulu dénoncer les abus de cette industrie dans son livre The Truth About the Drug Companies. Son propos peut être résumé en une phrase :

« Si le public savait d’où les miracles proviennent réellement, et si le rôle modeste que l’industrie pharmaceutique joue en vérité était connu, les gens demanderaient à ce que les rémunérations dans cette industrie soient plus en phase avec leur contribution, et à ce qu’il y ait plus de transparence.26»

Elle montre que la quasi-totalité des découvertes ne proviennent pas de l’industrie, mais en réalité des universités et autres centres de recherches financés par les fonds publics27. L’industrie achète les brevets, produit les médicaments, puis les revend avec une forte plus-value, tout en s’accaparant le génie des découvertes28. Ainsi, le public paye deux fois, pour financer la recherche, puis pour se payer les médicaments. De plus, une grande part des revenus de l’industrie provient de la production de médicaments génériques similaires à ceux déjà existants, et souvent même moins performants29. Comment l’expliquer ? C’est qu’en réalité, les tests cliniques se font face à des placebos, et non face aux médicaments de même type. Dans le même temps, l’industrie justifie le prix de ces médicaments par le coût élevé de la recherche, ce qui nous l’avons vu est faux. Et c’est là l’un des dangers majeurs des lobbies pour le débat démocratique. Grâce à leurs moyens vertigineux, il est possible pour les industries de financer des rapports douteux. Le citoyen verra qu’il existe une discorde, et qu’il est donc complexe de statuer sur un cas quand, dans la réalité, une grande majorité de scientifiques payés par l’Etat soutient des faits avérés, et une minorité plus bruyante soutient les intérêts de l’industrie qui les finance. Pour le savoir, il suffit d’observer d’où vient le financement de ces chercheurs, mais les médias ne le font que trop rarement. C’est comme cela qu’a duré la désinformation sur le tabac, puis le réchauffement climatique. Quoi qu’il en soit, la puissance de ces industries, déjà effrayante face à des Etats puissants, est démultipliée face aux Etats pauvres.

« Mes amis et moi souffrons d’une maladie au cœur que seul l’or peut guérir. »
Hernan Cortès lors de son arrivée chez les Aztecs

Un deux poids deux mesures à l’international

« Le problème est qu’il y a un déficit démocratique dans la manière dont la mondialisation a été menée. Les institutions internationales (Le Fond Monétaire International, La Banque Mondiale, L’Organisation Mondiale du Commerce) à qui a été confiée l’écriture des règles et l’organisation de l’économie mondiale reflètent les intérêts des pays industriels développés – ou plus particulièrement, des groupes d’intérêts (comme l’agriculture et le pétrole) au sein de ces pays.30»
J. Stiglitz, ancien économiste en chef de la Banque Mondiale et prix Nobel d’économie

Ces conflits d’intérêts se posent encore davantage à l’International. C’est là le grand drame de la mondialisation. Point de démocratie dans les traités internationaux, il s’agit de mettre en œuvre une Realpolitik, consistant à obtenir le meilleur arrangement. Les pays plus puissants constituent des groupes d’intérêts particuliers s’opposant à l’intérêt général. Comment concilier le droit de véto des membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU à l’exigence démocratique ? Cela n’est pas possible. Certains pays déjà puissants ont un impact disproportionné sur les prises de décisions au niveau international, et il ne faut donc pas s’étonner si ces institutions sont contestées par de nombreux pays du Sud. C’est également le cas du Fond Monétaire International, chargé de surveiller le système financier international selon une logique néolibérale, et où seuls les Etats-Unis disposent d’un droit de véto31. Nous n’accepterions pas une situation similaire dans nos parlements nationaux. C’est pourquoi de nombreuses voix s’élèvent contre ce système, où un grand pouvoir relève de technocrates n’ayant aucun compte à rendre à une population qui ne les a pas élus. Ces organismes prennent des décisions d’une importance politique considérable, sans que pour autant le peuple soit consulté, et ce, dans l’opacité la plus totale. Il existe de nombreux exemples où les décisions des institutions internationales ont défendu davantage les intérêts des pays riches que l’intérêt général. Joseph Stiglitz va jusqu’à dire que « pratiquement toutes les fois où elles ont été essayées, les solutions du FMI ont aggravé la récession.32» La crise en Asie de l’Est en 1997 constitue un exemple typique : les dettes privées ont été nationalisées, le FMI a accordé un prêt afin de rembourser les créditeurs occidentaux, puis a imposé ses conditions aux pays en question, c’est-à-dire l’ouverture du marché aux capitaux étrangers. Nous avons choisi cet exemple, mais nous aurions pu utiliser le cas de nombreux pays africains, de l’Argentine, ou bien plus récemment de la Grèce.

De surcroît, les décisions prises ne reflètent souvent pas l’intérêt des citoyens des pays puissants, mais ceux de leurs plus puissantes industries. Comme l’explique Joseph Stiglitz ;

« Les Etats-Unis et l’Europe ont perfectionné l’art d’argumenter pour le libre-échange tout en travaillant simultanément pour mettre en place des accords d’échanges internationaux qui les protègent des importations en provenance pays en développement. […] Les groupes d’intérêts particuliers sont largement à blâmer, les entreprises qui les influencent lourdement et constamment, parfois directement, parfois à travers le Congrès et l’administation – perdent souvent de vue le tableau complet, confondant les intérêts de ces compagnies avec celui des Etats-Unis, ou pire, avec ce qui est bon pour le système d’échange international.33»

Jean Ziegler va même jusqu’à appeler l’OMC, le FMI, et la Banque mondiale « les trois cavaliers de l’Apocalypse de la faim.34» Comme il l’indique à juste titre, le fait qu’il existe des accords internationaux afin d’ouvrir les marchés aux capitaux et aux échanges, mais aucun accord remettant en cause les subventions en faveur de l’agriculture des pays industrialisés -qui menacent les agriculteurs des pays en développement- témoigne du caractère inégalitaire de ces accords. De même pour les brevets : la propriété intellectuelle fut une des premières mesures mises en place dans les échanges mondiaux. Or cette dernière favorise manifestement les pays développés35, au détriment des pays pauvres qui souvent ne peuvent pas se procurer des médicaments à bas prix.

Les brevets

“On copie, on copie… Et un jour on fait une oeuvre”
Pablo Picasso

Le cas des brevets est révélateur. Un brevet est un monopole provisoire garanti par l’Etat. Or, comme chacun le sait, les monopoles sont toujours nocifs économiquement. Pourquoi, dès lors, l’Etat les garantit-il ? C’est Thomas Jefferson qui les met en place aux Etats-Unis. Son objectif n’était en réalité absolument pas de garantir une rente à un inventeur, mais plutôt d’inciter l’inventeur à partager publiquement le fonctionnement de son invention36. Ce dernier aimait à dire « lorsque l’on utilise une bougie pour en allumer une autre, la flamme de la première n’en est pas diminuée37» Partager publiquement son invention constituait en effet le seul moyen de se voir garantir un brevet, et donc de s’assurer que l’Etat protège son invention. Jusqu’ici, pour un inventeur désirant gagner de l’argent, il était plus logique de garder le fonctionnement de son invention secret. C’est d’ailleurs ce qui fut pratiqué dans de nombreux domaines -notamment liés à l’armement, mais pas seulement-. Les brevets ont souvent été détournés de l’intérêt général par les lobbies38 39. Le cas de Disney, qui a réussi a étendre l’exclusivité des droits sur les créations de Walt Disney à 70 ans après la mort de ce dernier l’illustre bien. Pas question de protéger la création de l’inventeur ici, il est mort depuis longtemps, ni celui de l’intérêt général, qui profiterait bien plus du passage de ces créations dans le domaine public. Il s’agit de garantir d’importants revenus à Disney, l’une des compagnies les plus puissantes au monde.

Vous ne pouvez pas lever le vent, alors tournez la voile.
Kofi Annan40

Ce temps est aujourd’hui sur le point d’être révolu. L’arrivée du digital a profondément modifié le rapport aux brevets. Créée par le professeur de droit à Havard Lawrence Lessig*, la licence Creative Commons41 propose une alternative crédible à ce système. Aujourd’hui plus de 800 millions de documents, chansons, et autres sont placés sous cette licence. Il a pour objectif de se distancier des rigidités du copyright traditionnel, et notamment du fait qu’il ralentit le partage et donc l’innovation. L’open-source* devient également une réalité de plus en plus présente dans le monde actuel. Or, il diffère profondément, par sa nature, des objectifs des lobbies traditionnels. Ici, le savoir se partage gratuitement. Les bénéfices sont nombreux, notamment parce que l’open-source permet de réduire à zéro les coûts de recherche et de développement. Ce sont les volontaires, souvent des professionnels qu’il aurait été impossible d’embaucher, qui contribuent pour la simple raison qu’ils croient et trouvent une utilité dans le projet. Cette optique n’est pas nouvelle, les plus grands scientifiques sont motivés par la reconnaissance de leur pairs, et la compréhension du monde qui les entoure davantage que par l’argent42. Si l’on observe les plus grandes fortunes mondiales, ce ne sont pas des inventeurs, ni des scientifiques, ce sont des entrepreneurs. Les brevets sont un exemple concret de la transformation d’une idée visant à l’intérêt général en une rente pour des groupes d’intérêts puissants.

“Les oeuvres de l’esprit sont la chose la moins susceptible d’un droit de propriété.”
Thomas Jefferson

Le potentiel dangereux des lobbies est désormais connu. Mais il faut bien comprendre qu’il s’agit d’une conséquence logique, inévitable de la représentativité. Pour autant, peut-on dire que les lobbies manipulent la démocratie ? La manipulation est l’“action d’orienter la conduite de quelqu’un, d’un groupe, dans le sens qu’on désire sans qu’il s’en rende compte”. Or, orienter l’action des décideurs publics, c’est influencer nos lois, et donc orienter indirectement notre conduite. Ainsi, le seul garde-fou qui distingue potentiellement les lobbies de la manipulation constitue l’information du public. Trop souvent, le public ignore ce qui influe sur les décisions des gouvernants, quand il n’ignore pas les décisions elles-mêmes. C’est d’ailleurs ce que confirme le rapport de l’ONG Transparency International dans son rapport sur le lobbying en France :

«  le nouveau dispositif ne permet pas d’atteindre le principal objectif qui lui était assigné à savoir éclairer les citoyens sur les acteurs auditionnés, les positions défendues et les éléments pris en compte par les parlementaires pour fonder leurs décisions43 ».

Peut-on dire que les médias ne remplissent pas leur rôle ?

1 : SMITH, Adam, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, Editions Otto Zeller, 1966 (traduction Germain Garnier), p.169-170.2 : BARDON, Pierre & LIBAERT, Thierry, Le Lobbying, DUNOD, p.124.

3 : BARDON, Pierre & LIBAERT, Thierry, Le Lobbying, DUNOD, p.7.

4 : MARIS, Bernard, Antimanuel d’économie, 2. les cigales, Editions Bréal, 2006, p.204.

5 : DARIDAN, Marie-Laure, & LUNEAU, Aristide, Lobbying, les coulisses de l’influence en démocratie, PEARSON, 2012, p.150.

6 : BARDON, Pierre & LIBAERT, Thierry, Le Lobbying, DUNOD, p.85.

7 : DARIDAN, Marie-Laure, & LUNEAU, Aristide, Lobbying, les coulisses de l’influence en démocratie, PEARSON, 2012, p.153.

8 : Ibid, p.153.

9 : Ibid, p.169.

10 : Voir le site de l’assemblée nationale : http://www.assemblee-nationale.fr/juniors/parlements.asp, consulté le 13 Octobre 2015, tiré de Ibid, p.169.

11 : “It has been said that politics is the second oldest profession. I have learned that it bears a striking resemblance to the first.” Ronald Reagan during a business conference in Los Angeles, the 2nd March of 1977.

12 : Bendavid, The Thumpin’, 157, tiré de HACKER, Jacob S. & PIERSON, Paul, Winner-Take-All Politics, How Washington Made the Rich Richer – And Turned Its Back on the Middle Class, Simon & Schuster, Inc., 2010, p.252. Citation originale : « Emanuel Reportedly told staffers : « The fiest third of your campaign is money, money, money. The second third is money, money and press. And the last third is votes, press, and money. »

13 : « Buy Now, Save Later : Campaign Contributions & Corporate Taxation, » A Joint Project of the Institute on Taxation Economic Policy, Citizens fo Tax Justice, and Public Campaign, November 2001, available at http://www.itpnet.org/camptax.pdf, consulté le 8 octobre 2015, tiré de STIGLITZ, Joseph E., Making Globalization Work, W.W. Norton & Company, Inc., 2006, p.191.

14 : HACKER, Jacob S. & PIERSON, Paul, Winner-Take-All Politics, How Washington Made the Rich Richer – And Turned Its Back on the Middle Class, Simon & Schuster, Inc., 2010, p.275.

15 : Un discours pour le moins étonnant lorsque l’on sait que John Kerry était lors de ce discours le plus riche des sénateurs américains, avec une fortune estimée à 193 millions de dollars. Source : http://www.weeklystandard.com/blogs/richest-us-senator-john-kerry-rails-against-corruption-money-politics-farewell-adress_698932.html, consulté le 13 Octobre 2015, citation : “The unending chase for money I believe threatens to steal our democracy itself. […] They know it. They know we know it. And yet, Nothing happens!” John Kerry 2013

16 : STIGLITZ, Joseph E., The Price of Inequality : How today’s divided society endangers our future, W.W. Norton & Company, Inc., 2013, p.210 : citation originale : “We were told that we had to save the banks to save the economy – to protect our jobs […] that if we put conditions on the banks it would roil the markets, and we would all be the worse for it: and that we needed to save not only the banks but also the bankers, the bank’s shareholders, and the banks’ bondholders. […] But this line had no factual basis and was designed to make the world’s most massive transfer of wealth acceptable: never in history of the planet had so many given so much to so few who were so rich without asking anything in return. […]. Instead, the bankers got their money without conditions. The money was supposed to recapitalize the banks, and recapitalizing the banks was supposed to lead to more lending. But money given to the banks that went to pay bonuses couldn’t simultaneously be used to recapitalize the banks.”

17 : James K. Galbraith, Inequality and Instability : A Study of the World Economy Just before the Great Crisis (New York : Oxford University Press, 2012), tiré de STIGLITZ, Joseph E., The Price of Inequality : How today’s divided society endangers our future, W.W. Norton & Company, Inc., 2013, p.101.

18 : BARDON, Pierre & LIBAERT, Thierry, Le Lobbying, DUNOD, p.121.

19 : Ibid.

20 : HACKER, Jacob S. & PIERSON, Paul, Winner-Take-All Politics, How Washington Made the Rich Richer – And Turned Its Back on the Middle Class, Simon & Schuster, Inc., 2010, p.67.

21 : HACKER, Jacob S. & PIERSON, Paul, Winner-Take-All Politics, How Washington Made the Rich Richer – And Turned Its Back on the Middle Class, Simon & Schuster, Inc., 2010, p.249.

22 : HACKER, Jacob S. & PIERSON, Paul, Winner-Take-All Politics, How Washington Made the Rich Richer – And Turned Its Back on the Middle Class, Simon & Schuster, Inc., 2010, p.46 : citation original : “Former Fed chairman Paul Volcker said in 2009 that the last truly helpful financial innovation was the ATM.”

23 : HACKER, Jacob S. & PIERSON, Paul, Winner-Take-All Politics, How Washington Made the Rich Richer – And Turned Its Back on the Middle Class, Simon & Schuster, Inc., 2010, p.1.

24 : SINCLAIR, Upton, I, Candidate for Governor, And How I Got Licked, University of California Press, 1994, p.109 : “It is difficult to get a man to understand something when his salary depends upon his not understanding it.”

25 : SNELL, Bradford C., American Ground Transport : A Proposal for restructuring the Automobile, Truck, Bus and Rail Industries, report presented to the Committe of the Judiciary, Subcommittee on Antitrust and Monopoly, United States Senate, February 26, 1974, tiré de STIGLITZ, Joseph E., Making Globalization Work, W.W. Norton & Company, Inc., 2006, p.189.

26 : ANGELL, Marcia, The Truth About the Drug Companies : How They Deceive Us And What To Do About It, Random House, 2004, p.72, citation originale : « If the much more modest rôle big pharma really plays were widely known, if the public knew where the miracles really come from, people would demand that the industry’s rewards be more commensurate with its contributions and that there be some form of public accountability. »

27 : ANGELL, Marcia, The Truth About the Drug Companies : How They Deceive Us And What To Do About It, Random House, 2004, p.8.

28 : Ibid, p.123.

29 : Ibid, p.76.

30 : STIGLITZ, Joseph E., Making Globalization Work, W.W. Norton & Company, Inc., 2006, p.276 : citation originale : « The problem is that there is a democratic deficit in the way that globalization has been managed. The international institutions (the International Monetary Fund, the World Bank, the World Trade Organization), who have been entrusted with writing the rules of the game and managing the global economy, reflect the interests of the advanced industrial countries – or more particularly, special interests (like agriculture and oil) within those countries. »

31 : STIGLITZ, Joseph E., Making Globalization Work, W.W. Norton & Company, Inc., 2006, p.12.

32 : Ibid, p.235, citation originale : “In virtually every case where they were tried, IMF policies worsened the downturn.”

33 : STIGLITZ, Joseph E., Making Globalization Work, W.W. Norton & Company, Inc., 2006, p.79 : citation originale : « The United States and Europe have perfected the art of arguing for free trade while simultaneously working for trade agreements that protect themselves against imports from developing countries. […] Special interests are largely to blame the corporations that lobby them heavily and constantly, partly directly, partly through lobbying Congress and the administration – often lose sight of the big picture, confusing the interests of these companies with America’s national interests or, even worse, with what is good for the global trading system. »

34 : ZIEGLER, Jean, Destruction massive : Géopolitique de la faim, SEUIL, 2011, p.175.

35 : STIGLITZ, Joseph E., Making Globalization Work, W.W. Norton & Company, Inc., 2006, p.131.

36 : ANDERSON, Chris, Makers : The New Industrial Revolution, Crown Business, 2012, p.108.

37 : STIGLITZ, Joseph E., Making Globalization Work, W.W. Norton & Company, Inc., 2006, p.131.

38 : Voir Annexe 6.

39 : Voir Annexe 7.

40 : Citation originale : You can’t turn the wind, so turn the sail, voir :http://content.time.com/time/quotes/0,26174,2108781,00.html, consulté le 8 Octobre 2015.

41 : LESSIG, Lawrence, Code : Version 2.0, 2006, 410 pages.

42 : Bernard Maris synthétise : « Résumons : le savant est-il cupide ? Oui, comme nous tous, et pourtant, il cherche de manière désintéressée et trouve souvent sans chercher. Le marchand est-il un inventeur ? Oui, mais il est plutôt un vulgarisateur, un passeur d’idées, un intermédiaire. Répétons-le : il est dans « l’intérêt , et par définition entre les êtres. » Voir, MARIS, Bernard, Antimanuel d’économie, 2. les cigales, Editions Bréal, 2006, p.152.

43 : Voir sur le site de Transparence Internationale France : http://www.transparence-france.org/ewb_pages/div/Encadrement_du_lobbying_Assemblee.php, consulté le 12 Octobre 2015.