E. Le ‘double-je’ des médias

« Bien informés, les hommes sont des citoyens ; mal informés, ils deviennent des sujets. »
Alfred Sauvy

“La mission du journaliste consiste à rendre intéressant ce qui est important, pas important ce qui est intéressant1
Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde

“Je redoute trois journaux plus que 100.000 baïonnettes.”
Napoléon Bonaparte

Les médias ont ce rôle démocratique essentiel de rendre accessible une information pluraliste au plus grand nombre. Toute prise de décision éclairée nécessite des informations fiables et des sources variées. En France, il est possible de mieux faire. Le classement de Reporter sans frontières rapporte que la France perd deux places en 2014 pour se retrouver à la 39ème place du classement mondial de la liberté de la presse2. Un score peu reluisant quand on sait que c’est en France que fut fondée la première agence de presse au monde par Charles-Louis Havas en 1835, agence aujourd’hui devenue l’AFP (Agence France-Presse). A titre de comparaison, c’est 25 places derrière l’Allemagne, et derrière la grande majorité des pays européens. De même, un sondage effectué par Le Monde début 2014 montre que les Français ont une confiance moins élevée dans les médias que dans les banques, dont la place est pourtant loin d’être envieuse. Toutefois la France ne fait pas figure d’exception, et les problèmes existant en France sont des thématiques également présentes dans d’autres démocraties contemporaines.

Vendre au ‘bon type de personne’

“Nous ne faisons aucun effort pour vendre à la masse”3
Daniel Nizen, senior vice president New York Times

Le grand problème des médias, c’est que ce sont des entreprises privées effectuant un service d’utilité publique. Dès lors, ils se doivent nécessairement d’être rentables en tant qu’entreprises privées, mais également de proposer des informations non biaisées et de qualité au public. D’où le ‘double-je’ des médias, qui doivent enfiler simultanément la casquette de publicitaire et celle d’informateur indépendant (cette loi est parfois appelée celle du “double marché”). De manière générale, la publicité est vitale pour l’ensemble des médias et ce n’est pas nouveau. Dès 1836, Emile de Girardin faisait une place aux annonces commerciales dans son journal. Cet impératif publicitaire donne parfois lieu à des situations assez cocasses. Ainsi, le journal télévisé Camel News Caravan au début des années 1950 bannissait toute vidéo où apparaissait un signe « Interdiction de fumer » en arrière-plan.4 Aujourd’hui, les journaux papiers aux Etats-Unis tirent environ 80% de leurs revenus de la publicité, et lui consacrent environ 65% de leur espace5. À première vue, on pourrait penser qu’il suffit de vendre le journal ou magazine en quantité suffisante pour satisfaire les publicitaires, mais comme souvent, la réalité est plus complexe. Le cas du magazine le New Yorker l’illustre parfaitement. S’adressant à une population très ciblée, avec des articles longs et minutieux, il a toujours été très rentable.6 Pourtant, à partir de 1967, le magazine traverse une période difficile. Les profits nets chutent de trois millions de dollars à moins d’un million, le dividende par action chutant de 10.33$ en 1966 à 3.69$ en 1970.7 Pourquoi ? Le New Yorker vend moins de publicité. En devenant le premier média influent à s’opposer à la guerre du Vietnam, le magazine rencontre un grand succès chez les jeunes étudiants. L’âge moyen des abonnés chute de 48.7 ans en 1966 à 34 ans en 1974. Paradoxalement, le New Yorker vend plus de magazines et gagne moins d’argent. En rajeunissant son audience, le New Yorker s’adresse à des lecteurs disposant d’un pouvoir d’achat moins élevé, et vend donc moins de publicité.8 Lorsque le journal est indépendant, cette attitude peut être tenable si l’on veut maintenir la ligne éditoriale. En revanche, si il appartient à un conglomérat ou est coté en bourse, alors la sanction du marché empêche de persister. Une étude de l’Université du Wisconsin sur la plus grande chaîne de journaux des Etats-Unis -Gannett, 94 quotidiens- montrait que les journaux rachetés s’adressait à un public plus restreint, mais également plus riche.9 Très justement, Ben H. Bagdikian explique : “il est moins important que des gens achètent votre publication (ou écoutent votre progamme) qu’ils soient ‘le bon type’ de personne”, c’est-à-dire ceux qui sont ciblés par la publicité, ce qui souvent élimine de facto les plus démunis.

“Coincé entre son propriétaire, son rédacteur en chef, son audimat, sa précarité, sa concurrence et ses complicités croisées, le journaliste de base n’a plus guère d’autonomie.
Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde10

La scène médiatique ne représente donc pas l’ensemble des citoyens de façon égale, mais sur-représente les idées de la partie aisée du lectorat. C’est la conséquence d’une perception de la réalité caractérisée par le milieu socio-culturel de l’observateur (le journaliste), et la défense des intérêts du média. Le journaliste voit la réalité à travers un prisme spécifique. C’est avec les banlieues que ce phénomène est le plus visible, et c’est Patrick Champagne dans La misère du monde qui développe le premier cette thématique :

« il montre comment les journalistes, portés à la fois par les propensions inhérentes à leur métier, à leur vision du monde, à leur formation, à leurs dispositions, mais aussi par la logique de la profession, sélectionnent dans cette réalité particulière qu’est la vie des banlieues, un aspect tout à fait particulier, en fonction de catégories de perception qui leur sont propres […] Ils opèrent une sélection et une construction de ce qui est sélectionné. Le principe de sélection, c’est la recherche du sensationnel, du spectaculaire.11»

Ainsi, une grande partie de la population (celle qui n’est pas la cible des publicités) est régulièrement tout simplement ignorée par les médias, ou présentée sous un mauvais angle. Cette critique est récurrente chez de nombreux rappeurs, vers qui il faut se tourner afin de changer de perspective. IAM dans leur chanson Demain c’est loin, devenu une référence, déclarait déjà en 1997 : « Personnes honnêtes ignorées, superflics, Zorros, Politiciens et journalistes en visite au zoo ». Nakk expliquait dans sa Chanson Triste en 2006 “Y’a pas d’casseurs de vitres, ça existe pas : y’a qu’des mecs qui veulent exister”. Plus récemment en 2012, le chanteur Youssoupha formulait la même critique ; « Dis leur qu’on n’est pas fêlé, les médias n’en parlent pas, marre de regarder la télé car la télé ne nous regarde pas12». La situation ne semble pas évoluer, et lorsque Manuel Valls dénonce un ‘apartheid’ dans les banlieues suite aux attentas de janvier 2015, il ne fait que confirmer ce que les rappeurs dénoncent depuis longtemps. Dans le même temps, les médias ont une tendance lourde à ne présenter que les problèmes lorsqu’ils parlent de banlieue. Cette tendance est renforcée par une concentration excessive des médias, uniformisant leur ligne éditoriale.

Une concentration nocive

Noam Chomsky, interrogé par un étudiant américain : “J’aimerais savoir comment au juste l’élite contrôle-t-elle les médias ?” Il réplique: “Comment contrôle-t-elle General Motors? La question ne se pose pas. L’élite n’a pas à contrôler General Motors. Ca lui appartient.”13

La concentration des médias engendre une information standardisée, ce qui nuit à l’information du public. Ben H. Bagdikian, -lauréat du prix Pulitzer- explique dans son livre The New Media Monopoly, que nous vivons dans deux mondes parallèles. Le monde réel, et celui, plus virtuel, des médias dans lequel nous passons une bonne partie de notre temps. On peut même dire que nous passons de plus en plus de temps dans ce monde virtuel. Le problème, c’est que ce dernier est régi par cinq grandes compagnies qui contrôlent la majorité des journaux, magazines, studios de cinéma, radios et télévisions aux Etats-Unis14. Ainsi, Time Warner, Disney, News Corporation, Viacom et Bertelsman exercent un contrôle tel qu’il s’oppose à une information pluraliste, indépendante et objective. Par exemple, 99,9 % des quotidiens américains sont en situation de monopole dans leur propre ville15. Cette situation est édifiante. Une étude parue dans la publication académique journalistique Journalism Quarterly montrait que ces journaux, désormais en situation de monopole, proposaient « des prix supérieurs et une qualité inférieure » que lorsqu’ils étaient en compétition16. Une autre étude montrait que plus de 85 % des journaux appartenant à un conglomérat partageaient les mêmes opinions politiques. En conclusion, l’étude expliquait « ceci va à l’encontre de ce que les porte-paroles de ces chaînes répètent avec insistance, à savoir que les opinions des journaux sont indépendantes de la direction du conglomérat.17» Dans ces conditions, on comprend l’uniformité des opinions alors même qu’il existe une grande variété de magazines et journaux. Qu’il s’agisse de la guerre en Irak pour les Etats-Unis, du référendum européen pour la France, ou plus récemment du référendum sur les conditions imposées par l’Union Européenne en Grèce, l’ensemble des médias semblait parler d’une seule et même voix. On comprend également le constat qui a poussé Ben H. Bagdikian a écrire son livre :

« Il y avait, il apparaissait, un double standard : une sensibilité aux échecs des organisations publiques, mais une indifférence à ceux, tout aussi important, du secteur privé. Encore plus particulièrement quand ces échecs affectaient le monde de l’entreprise. Ce biais institutionnel ne protège pas seulement les corporations, il vole le public d’une chance de comprendre le monde tel qu’il est.18»

À ceux qui pensent que la situation française est plus enviable, il convient de rappeler que Serge Dassault est propriétaire de soixante-dix titres de périodiques, dont Le Figaro et L’Express. L’homme, 69ème fortune mondiale, déjà condamné en 1998 à deux ans de prison avec sursis pour corruption suite à l’affaire Agusta, est actuellement mis en examen pour achats de votes, complicités de financement illicite de campagne électorale et financement de campagne électorale en dépassement du plafond autorisé. À quoi lui servent ces périodiques ? À :

“faire passer un certain nombre d’idées saines […]. Par exemple, les idées de gauche sont des idées pas saines et nous sommes en train de crever à cause des idées de gauche qui continuent. […] Les syndicats français n’ont pas compris que lorsqu’ils disent défendre les travailleurs, ils les condamnent. Aujourd’hui la rigidité de l’emploi est en train de casser toute l’économie française”19

L’homme, toujours sénateur, qui déclarait en 2008 “anormal” d’aider les chômeurs, “des gens qui ne veulent pas travailler”, connaît sans doute bien les conditions des chercheurs d’emploi, lui qui a hérité de l’entreprise familiale ! Il détient, avec Arnaud Lagardère, près de 70% des titres édités en France20. Ce dernier, qui se vantait d’ “[être] l’homme le plus puissant de France”21, ayant lui aussi hérité de l’entreprise familiale, déclarait : “C’est quoi l’indépendance en matière de presse ? Du pipeau. Avant de savoir s’ils sont indépendants, les journalistes feraient mieux de savoir si leur journal est pérenne.”22 C’est plus ou moins ce que disait Franz-Olivier Giesbert, alors directeur de la rédaction du figaro :

“Tout propriétaire a des droits sur son journal. D’une certaine manière, il a les pouvoirs. Vous me parlez de mon pouvoir, c’est une vaste rigolade. Le vrai pouvoir stable, c’est celui du capital.”23
Franz-Olivier Giesbert, alors directeur de la rédaction du figaro

Rien qu’en 2012 en France, les investissements publicitaires sur les grands médias -ce qui comprend à la fois la télévision, la presse, l’affichage, internet, la radio et le cinéma- ont été de 11.2 milliards d’euros.24 Seuls quelques rares journaux tels que le Canard Enchaîné et Charlie Hebdo proposent un modèle sans publicité. Le Guardian est également un cas particulier : en effet, il s’agit d’une organisation à but non lucratif. Attardons-nous maintenant sur le cas du média le plus regardé, la télévision. Cette dernière a un rôle particulier car, comme l’explique Pierre Bourdieu : «[elle] peut rassembler en un soir devant le journal de vingt heures plus de gens que tous les quotidiens français du matin et du soir réunis.25»

La télévision : « des faits divers qui font diversion26»

“Nos émissions ont pour vocation de rendre [le téléspectateur] disponible: c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.”
Patrick Le Lay, ancien président-directeur général de TF127

La télévision est un média dont l’importance ne peut être sous-estimée, et ce pour plusieurs raisons. La première, c’est qu’il est le plus répandu. Ainsi, les Français passent en moyenne 3h41 devant leur poste par jour28 (!). Finalement, le groupe Daft Punk n’avait pas tort en nommant une de leur chanson Televisions rules the nation. La deuxième, c’est qu’il s’agit d’un « problème majeur de santé publique.29» On peut penser qu’il s’agit d’une exagération, et pourtant, la nocivité de la télévision est un des faits les mieux établis dans la littérature scientifique des sciences humaines. Dans son livre TV Lobotomie, La vérité scientifique sur les effets de la télévision, le docteur en neurosciences Michel Desmurget propose pas moins de 1193 ( !) sources. La quasi-totalité sont des études qui ont du suivre un protocole strict avant de pouvoir être publiées, comme toute étude scientifique qui se respecte. Malgré cela, la télévision est tellement présente dans notre société que certains douteront probablement de ces faits scientifiquement avérés. Pour notre part, nous nous contenterons de citer Neil deGrasse Tyson : « Ce qu’il y a de bien avec la science, c’est que c’est vrai que vous y croyiez ou non.30» Ainsi, il a été montré qu’une augmentation d’une heure de la durée quotidienne de visionnage de la télévision pour un enfant en primaire augmentait de 43 % ses chances de ne pas avoir de diplôme et de 25 % ses chances de ne pas poursuivre des études supérieures31. La même augmentation, chez les adultes cette fois, conduit à une augmentation de 30 % de la probabilité de contracter la maladie d’Alzheimer32. Une maladie qui se développe davantage lorsque les capacités cognitives ne sont pas utilisées33, ce qui s’explique par l’inactivité lorsque l’on regarde la télévision : « l’encéphale ne s’organise pas en observant le réel, mais en agissant sur lui34». Celui qui regarde la télévision quatre heures par jour a deux fois plus de chance de mourir d’une maladie cardio-vasculaire que celui qui la regarde deux heures par jour35. Les enfants élevés loin de la télévision sont mieux intégrés socialement36, et plus satisfaits de leur vie que les autres37. Ce n’est évidemment pas parce que vous regardez la télévision que vous êtes bête et que vous allez avoir la maladie d’Alzheimer. Simplement, vous seriez sans doute plus intelligent si vous ne l’aviez pas fait. Fumer ne provoque pas un cancer des poumons, il augmente la probabilité d’en avoir un. De même la télévision est un facteur de risque. Mais, c’est entre la télévision et la violence que la corrélation est la plus forte.

« La télévision n’exige qu’un acte de courage -mais il est surhumain-, c’est de l’éteindre38
Pascal Bruckner, philosophe

Ainsi, on recense plus de 3 500 travaux de recherches qui examinent le lien entre violence médiatique et comportements violents. Sur ces 3 500 travaux, seuls 8 ne montrent pas de lien positif entre les deux. Près de 99,8 % des travaux corroborent donc l’existence d’un lien entre la violence médiatique et les comportements violents39. Il a également été montré40 41 que regarder la télévision « conduisait à un sentiment exagéré de victimisation, à la méfiance et à des perceptions sociales erronées en matière de prévalence criminelle42». De nombreuses études43 44 confirment ce dernier fait : il apparaît que « plus un individu [regarde] la télévision et plus il [perçoit] le monde comme un lieu hostile, plein de violences et de dangers45». On comprend pourquoi : sur la décennie 1990-2000, le nombre de sujets consacrés aux homicides augmente de plus de 500 % dans les journaux télévisés aux Etats-Unis, alors que sur la même période, le FBI constate une baisse de 40 % des homicides46. Pourquoi les médias couvrent-ils autant ces faits divers ? Pierre Bourdieu l’explique clairement :

« plus un organe de presse ou un moyen d’expression quelconque veut atteindre un public étendu, plus il doit perdre ses aspérités […] Dans la vie quotidienne, on parle beaucoup de la pluie et du beau temps, parce que c’est le problème sur lequel on est sûr de ne pas se heurter […], c’est le sujet soft par excellence. Plus un journal étend sa diffusion, plus il va vers les sujets omnibus qui ne soulèvent pas de problèmes. On construit l’objet conformément aux catégories de perception du récepteur47. »

Et puis en deux minutes de journal télévisé, difficile de développer des sujets complexes. Le fait divers glauque constitue même une chance pour les grands groupes. Le sentiment d’insécurité entraîne des prises de positions politiques plus conservatrices, ce qui est davantage conforme aux intérêts des conglomérats. Et cela fonctionne : lors des élections présidentielles de 2002, l’insécurité fut deux fois plus médiatisée que l’emploi, et huit fois plus que le chômage48. L’efficacité du sentiment d’insécurité en politique n’est pas si étonnante. Aujourd’hui, on sait que nos amygdales sont liées à notre état émotionnel, et plus spécifiquement à la peur. Or c’est une des zones du cerveau qui s’active lorsqu’on nous devons prendre des décisions dont l’issue est incertaine49. Ainsi, la télévision, en renforçant le sentiment d’insécurité, favorise les candidats plus portés sur les thèmes sécuritaires, et donc plus conservateurs.

Dès lors, on comprend pourquoi l’Association américaine de pédiatrie recommande fermement depuis 1999, de soustraire tous les enfants de 2 ans et moins à la télévision50. On connaît tous le slogan : “si c’est gratuit, c’est vous le produit”. Ce qui est formidable avec la télévision, c’est que non seulement ce n’est pas gratuit*, et le contribuable est de surcroît le produit. Cette somme serait justifiable si les auditeurs regardaient effectivement des programmes de qualité, ainsi la télé pourrait être vue comme une sorte de programme d’éducation continue. Dans les douze premières chaînes de la TNT (comprendre, de TF1 à NRJ12), Arte se retrouve à la 11ème place en terme de part d’audience avec 2,0% des parts51. Ainsi, Arte devance seulement NT1 d’une courte longueur (1,8%) loin derrière TF1 (21,8%), M6 (9,6%), et même NRJ12 (2,2%). Dans le même temps, les programmes d’Arte, souvent complets, reviennent en moyenne beaucoup plus chers à produire que ceux de ses concurrents. La longévité d’Arte est le fruit de la volonté des gouvernements français et allemand de proposer une chaîne de qualité, et non d’un objectif chiffré de rentabilité. Une telle programmation n’est tout simplement pas compatible avec des actionnaires.

« Le fait divers, c’est cette sorte de denrée élémentaire, rudimentaire, de l’information qui est très importante parce qu’elle intéresse tout le monde sans tirer à conséquence et qu’elle prend du temps, du temps qui pourrait être employé pour dire autre chose. […] La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d’une partie très importante de la population. Or, en mettant l’accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques. »
Pierre Bourdieu, Sur la télévision52

Le futur des médias ; un changement de paradigme ?

« Ce qui ne change pas chez les jeunes, c’est leur volonté d’être informés, de comprendre et d’avoir confiance dans l’information.53»
Dirigeante BBC

Encore une fois, l’arrivée d’Internet modifie le statut-quo. Les nouvelles générations, adeptes d’Internet, ignorent en grande partie les journaux papiers. Élevées dans un monde où l’information est illimitée et gratuite, la presse papier traditionnelle ne leur convient pas. Or, la publicité sur Internet rapporte bien moins que sur la presse papier ; d’autant plus grâce à des applications comme Adblock qui permettent de bloquer la publicité en ligne. Adblock revendique plus de 40 millions (!) d’utilisateurs. D’autres applications, comme Tabforacause qui est une page d’accueil Internet, utilisent la publicité à des fins caritatives -plus de 152 000$ donnés depuis sa création. Quoi qu’il en soit, les géants de la presse se retrouvent face à un dilemme : comment proposer du contenu de qualité avec des moyens drastiquement amputés ? Il s’agit simplement d’un changement sociétal plus large du à la technologie, et c’est ce que nous étudierons dans la partie suivante. Avec Internet, de nombreux bénévoles sont journalistes, et ils ne demandent aucune autre rémunération que d’être lus. On peut déplorer ou aimer ce changement, mais quoi qu’il en soit, il est inéluctable. De nouveaux médias, adaptés à Internet, sont apparus, comme le fameux Wikileaks. Les nombreux zaps de vidéo insolites et drôles comme Zap de Spi0n* ou le izap4you** représentent potentiellement plus fidèlement l’humain moyen que les suites de drames que nous proposent les journaux télévisés. izap4you est également constitué d’extraits documentaires, et présente un autre visage de l’humanité : la mort y est présente, mais elle n’y est pas centrale. Preuve de cette évolution, Vice news, qui a débuté il y a quelques années en tant que magazine gratuit, est aujourd’hui valorisé autant que le mythique New York Times. Leur stratégie du Do It Yourself, dans l’air du temps, a prouvé son succès. Ce sont les seuls à avoir raconté l’Etat Islamique depuis l’intérieur. Jamais autant d’informations n’ont été accessibles aussi facilement et rapidement. Dès lors, il est logique que ceux dont le métier est de produire et diffuser l’information soient en difficulté.

Certains pensent que la trop grande quantité d’informations disponibles est le grand danger de notre époque. Pourtant, ce n’est pas nouveau. Depuis l’invention de l’écriture, la quantité d’information disponible est trop importante pour un être humain. Qui lit tous les quotidiens, les hebdomadaires, ou même tous les livres qui sortent ? Il ne s’agit pas tant d’un changement de paradigme que d’une accentuation d’un phénomène déjà existant. Il est vrai que l’on trouve de tout sur Internet. Les chercheurs Andrew Flanagin et Miriam Metzger écrivaient dans une étude54 que le défi de notre génération serait de savoir distinguer le vrai du faux dans cet océan d’informations. Pourtant, il existe déjà des mécanismes fonctionnels à cette fin. La fonction Google Scholar par exemple, permet de n’avoir pour résultats que des articles scientifiques validés par des pairs, et donc sérieux. Il est même précisé le nombre de fois où l’article a été repris par d’autres chercheurs. Il est intéressant à ce sujet de préciser que l’algorithme PageRank de Google (dont nous parlerons davantage ultérieurement) est tiré d’un autre algorithme issu du monde académique plus ancien, permettant de déterminer la réputation d’un auteur à partir du nombres de fois où il a été cité. Le gigantesque forum Reddit, également, fonctionne sur le modèle de validation par les pairs. Ce dernier est, constitué d’une infinité de sous-forums pour chaque thème (un reddit Science, un sur l’astronomie, un sur la biologie etc.), où des articles et discussions sont proposés. Tous les utilisateurs peuvent décider d’augmenter ou de diminuer la valeur d’un article. Ainsi, l’article le plus pertinent se retrouve en haut. Puisque le forum science est constitué d’amateurs et de professionnels en sciences, les articles infondés n’arrivent jamais en haut de l’arborescence. Savoir si ces outils seront utilisés ou non est une autre question, mais au moins ont-ils le mérite d’exister, et d’ouvrir de nouvelles possibilités.

 

Pour résumer cette première partie, on peut dire que les concept de démocratie et celui de représentativité sont en réalité fondamentalement opposés, et ce, encore plus lorsque la représentation se fait à travers l’élection. C’est pourquoi la crise démocratique est en réalité une crise de la représentation. Celle-ci devrait nous inciter à nous interroger sur les divergences profondes qui existent au cœur même de nos structures politiques. En effet, il apparaît plus juste bien que trop simpliste de définir le gouvernement représentatif comme le gouvernement du peuple, par la classe politique, et pour les riches.

Comme le rappelait Winston Churchill ; « la démocratie est le pire des systèmes à l’exception de tous les autres déjà essayés dans le passé». La dernière partie de la maxime est toujours oubliée. Or, elle est essentielle. Après cette première partie, nous pouvons la paraphraser et dire : « l’aristocratie démocratique est le pire système à l’exception de tous ceux que nous ayons mis en œuvre ». Il faut bien comprendre que la plupart des compromis n’avaient pas qu’une dimension bourgeoise, ils permettaient également de mettre tout le monde d’accord sur ‘qui va gouverner ?’ lorsqu’il était impossible d’appliquer en pratique la véritable théorie démocratique. Mais, l’évolution perpétuelle de la technique devrait nous inciter à nous reposer quelques questions. C’est cette évolution, et son potentiel, que nous développerons dans la deuxième partie.

1 : HALIMI, Serge, Les nouveaux chiens de garde, Editions Raison d’Agir, 2005, p.77.2 : Voir le classement mondial de la liberté de la presse 2014, un rapport de Reporters Sans Frontières : http://rsf.org/index2014/fr-index2014.php, consulté le 13 Octobre 2015.

3 : “We make no effort to sell to the mob”, Daniel Nizen, Editor & Publisher, 3 January 1981, tiré de BAGDIKIAN, Ben H. The New Media Monopoly, BEACON PRESS, 2004, p.218.

4 : BAGDIKIAN, Ben H. The New Media Monopoly, BEACON PRESS, 2004, p.237.

5 : Ibid, p.234.

6 : Ibid, p.219

7 : Ibid, p.220.

8 : Ibid, p.223.

9 : Ibid, p.231.

10 : HALIMI, Serge, Les nouveaux chiens de garde, Editions Raison d’Agir, 2005, p.13.

11 : BOURDIEU, Pierre, Sur la télévision, suivi de L’emprise du journalisme, Editions Raisons d’Agir, 1996, p.18.

12 : YOUSSOUPHA, Espérance de vie, 2012, Noir D****, disponible sur youtube :http://www.youtube.com/watch?v=yoMgsGYUduo, consulté le 13 Octobre 2015.

13 : HALIMI, Serge, Les nouveaux chiens de garde, Editions Raison d’Agir, 2005, p.51.

14 : BAGDIKIAN, Ben H. The New Media Monopoly, BEACON PRESS, 2004, p.3.

15 : Ibid, p.121.

16 : Ibid, p.196.

17 : Ibid, p.197.

18 : Ibid, XVIII.

19 : HALIMI, Serge, Les nouveaux chiens de garde, Editions Raison d’Agir, 2005, p.59, lui-même citant l’émission de France Inter “Question directe” du 10 décembre 2004.

20 : HALIMI, Serge, Les nouveaux chiens de garde, Editions Raison d’Agir, 2005, p.59.

21 : Ibid, p. 55.

22 : Arnaud Lagardère, l’insolent, Thierry Gadault, p.204 tiré de HALIMI, Serge, Les nouveaux chiens de garde, Editions Raison d’Agir, 2005, p.57.

23 : HALIMI, Serge, Les nouveaux chiens de garde, Editions Raison d’Agir, 2005, p.61.

24 : Le marché publicitaire en 2012 et les perspectives pour 2013, CSA.fr.

25 : BOURDIEU, Pierre, Sur la télévision, suivi de L’emprise du journalisme, Editions Raisons d’Agir, 1996, p.50.

26 : Selon la formule de BOURDIEU, Pierre, Sur la télévision, suivi de L’emprise du journalisme, Editions Raisons d’Agir, 1996, p.16.

27 : HALIMI, Serge, Les nouveaux chiens de garde, Editions Raison d’Agir, 2005, p.63 reprenant lui-même Les dirigeants face aux changements, Paris, Ed du Huitième Jour, 2004 p.92.

28 : Voir le rapport de mediametrie : http://www.freenews.fr/freenews-edition-nationale-299/press-5/les-francais-passent-moins-de-temps-devant-la-television

29 : Christakis & Zimmerman, Center for CHild Health, Behavior and Development, université de Washington, tiré de DESMURGET, Michel, TV Lobotomie : La vérité scientifique sur les effets de la télévision, Max Milo Editions, 2011, p.187.

30 : Neil deGrasse Tyson : “The good thing with science is that it’s true whether or not you believe in it.”

31 : Hancox R.J. Et al., « Association of television viewing during childhood with poor educational achievement », Arch. Pediatr. Adolesc. Med., n°159, 2005, p.614 et passim tiré de DESMURGET, Michel, TV Lobotomie : La vérité scientifique sur les effets de la télévision, Max Milo Editions, 2011, p.29.

32 : Lindstrom H.A. Et al., « The Relationship between television viewing in midlife and the development of Alzheimer’s disease in a case-control study », Brain Cogn., n°58, 2005, p.157 et passim, tiré de DESMURGET, Michel, TV Lobotomie : La vérité scientifique sur les effets de la télévision, Max Milo Editions, 2011, p.31.

33 : Akbaraly T.N. Et al., « Leisure activites and the risk of dementia in the elderly : results from the Three-City Study », Neurology, n°73, 2009, p.854 et passim tiré de DESMURGET, Michel, TV Lobotomie : La vérité scientifique sur les effets de la télévision, Max Milo Editions, 2011, p.31.

34 : DESMURGET, Michel, TV Lobotomie : La vérité scientifique sur les effets de la télévision, Max Milo Editions, 2011, p.160.

35 : Dunstan D.W. Et al., « Television viewing time and mortality : the Australian diabetes, obesity and lifestyle study (AusDiab) », Circulation n°121, 2010, p.384 et passim tiré de DESMURGET, Michel, TV Lobotomie : La vérité scientifique sur les effets de la télévision, Max Milo Editions, 2011, p.189.

36 : Parmi le grand nombre d’études à ce sujet, nous ne citerons que celle-ci, Schor J.B., Born to Buy, Scribner, 2004 tiré DESMURGET, Michel, TV Lobotomie : La vérité scientifique sur les effets de la télévision, Max Milo Editions, 2011, p.73. L’auteur en cite trois autres dans son livre.

37 : Ibid, l’auteur cite 5 études à ce sujet, nous n’en citerons qu’une, d’une MIT : Kasser T., The High Price of Materialism, MIT Press, 2002.

38 : Bruckner P., La Tentation de l’innocence, Le Livre de poche, 1995, pp.28, 89-90, tiré de DESMURGET, Michel, TV Lobotomie : La vérité scientifique sur les effets de la télévision, Max Milo Editions, 2011, p.73.

39 : American Academy of Pediatrics, « Media violence. Committee on Public Education », Pediatrics, n°108, 2001, pp. 1222-1223, tiré de M. Desmurget, TV Lobotomie : La vérité scientifique sur les effets de la télévision p.278.

40 : Cantor J., « The media and children’s fears, anxieties, and perception of danger », in Singer D.G. Et al . Handbook of Children and the Media, Sage Publications, 2001, p.207 et passim tiré de DESMURGET, Michel, TV Lobotomie : La vérité scientifique sur les effets de la télévision, Max Milo Editions, 2011, p. 308.

41 : ANDERSON C.A. Et al., « Psychology. The effects of media violence on society », Science, n°295, 2002, p.2377 et passim. tiré de DESMURGET, Michel, TV Lobotomie : La vérité scientifique sur les effets de la télévision, Max Milo Editions, 2011, p. 308.

42 : DESMURGET, Michel, TV Lobotomie : La vérité scientifique sur les effets de la télévision, Max Milo Editions, 2011, p. 308.

43 : HUESMANN, L.R. Et al., « Longitudinal relations between children’s exposure to TV violence an their aggressive and violent behavior in young adulthood : 1977-1992 », Dev. Psychol., n°39, 2003, pp.201, 218 et passim tiré de DESMURGET, Michel, TV Lobotomie : La vérité scientifique sur les effets de la télévision, Max Milo Editions, 2011, p. 308.

44 : Schmidt M.E. Et al., « The effects of electronic media on children ages zero to six : a history of research », The Kaiser Family Foundation, janvier 2005, accès 6 octobre 2010, voir :http://www.kff.org/entmedia/upload/The-Effects-of-Electronic-Media-on-Children-Ages-Zero-to-Six-A-History-of-Research-Issue-Brief.pdf. tiré de DESMURGET, Michel, TV Lobotomie : La vérité scientifique sur les effets de la télévision, Max Milo Editions, 2011, p. 308.

45 : DESMURGET, Michel, TV Lobotomie : La vérité scientifique sur les effets de la télévision, Max Milo Editions, 2011, p. 308.

46 : Center for Media and Public Affair, « The media at the millenium », Media Monitor, n°14, 2000, tiré de DESMURGET, Michel, TV Lobotomie : La vérité scientifique sur les effets de la télévision, Max Milo Editions, 2011, p. 311.

47 : BOURDIEU, Pierre, Sur la télévision, suivi de L’emprise du journalisme, Editions Raisons d’Agir, 1996, p.50.

48 : HALIMI, Serge, Les nouveaux chiens de garde, Editions Raison d’Agir, 2005, p.78.

49 : BENEDETTO, DE MARTINO, et al., “Frames, Biases, and Rational Decision Making in the Human Brain,” Science 313 (August 4, 2006): 684-87 tiré de MLODINOW, Leonard, Subliminal : How Your Unconscious Mind Rules Your Behavior, Vintage Books, 2013, p.5.

50 : American Academy of Pediatrics, « Committee on public education, media education », Pediatrics, n°104, 1999, p.341 et passim tiré de DESMURGET, Michel, TV Lobotomie : La vérité scientifique sur les effets de la télévision, Max Milo Editions, 2011, p.26.

51 : Source Médiamétrie – Médiamat du 26 mai au 1er juin 2014 : Part d’audience : Arte (2,0%) derrière TF1 (21,8%), France 2 (14,9%), France 3 (9,2%), Canal + (2,2%), France 5 (3,3%), M6 (9,6%), D8 (3,4%), W9 (2,6%), TMC (3,4%), NT1 (1,8%), NRJ12 (2,2%).

52 : BOURDIEU, Pierre, Sur la télévision, suivi de L’emprise du journalisme, Editions Raisons d’Agir, 1996, p.16.

53 : Voir : http://www.meta-media.fr/2014/08/22/linfo-tv-court-apres-les-jeunes-et-vice-news.html

54 : FLANAGIN, Andrew J. & METZGER, Miriam, « Digital Media and Youth : Unparalleled Opportunity and Unprecedented Responsibility. » Digital Media and Credibility Edited by Miriam J. Metzger and Andrew J. Flanagin. The John D. and Catherine T. MacArthur Foundation Series on Digital Media and Learning. Cambridge, MA: The MIT Press, 2008. p.5.

* Le site de Spi0n est accessible à cette adresse : http://www.spi0n.com, consulté le 20 Octobre 2015.

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