« Les démocraties contemporaines sont issues d’une forme de gouvernement que ses fondateurs opposaient à la démocratie.1»
Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif

“Je ne veux blâmer personne, mais il est certain que nous serions beaucoup plus intéressés à un changement aussi prompt que possible de l’ordre social, si nous étions restés à l’usine et si nous devions nous contenter de salaires inférieurs à ceux que nous gagnons actuellement2
Un employé de syndicat allemand

Il est aujourd’hui communément admis que les gouvernements représentatifs sont démocratiques ; toutefois, cette idée ne résiste pas à l’analyse. La démocratie, composée du grec dêmos qui signifie peuple et kratos qui signifie pouvoir, est « le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple » selon le célèbre mot d’Abraham Lincoln. Reprise dans le IIème article de notre Constitution, cette citation est souvent utilisée car elle est considérée comme la plus proche de l’étymologie du mot. Néanmoins, il s’agit là de la théorie, de l’idéal démocratique. En pratique, des concessions doivent être faites pour permettre sa mise en application. Elles ont pour conséquence une représentativité plus grande des riches que des pauvres3» , comme le montre l’excellente étude des chercheurs Larry M. Bartels et Martin Gilens de l’université de Princeton4» . Ces derniers ont compilés plus de deux mille questionnaires remplis depuis les années 1980 aux Etats-Unis qui demandaient aux personnes interrogées si elles souhaitaient ou non qu’une politique du gouvernement change. Puis, ils ont regardé si la politique avait effectivemment changé ou non. Les résultats de leur étude sont édifiants :

« la plupart des changements soutenus par la majorité ne sont pas devenus des lois. […] La volonté de changement n’avait ses chances de se traduire en loi que lorsqu’elle était soutenue par les plus riches. Lorsque l’opinion des pauvres divergeait de celle des riches, l’opinion des pauvres cessait d’avoir une quelconque influence. Qu’il y ait 90 % ou 10 % de pauvre soutenant un changement, il n’était pas plus probable que ce dernier se produise.5»

Gilens concluait :

« La majorité de la classe moyenne [américaine] pense que les représentants se fichent des préférences ‘des gens comme eux’. Malheureusement, les résultats de cette étude montrent qu’ils ont peut-être raison.6»

Dans cette sous-partie, nous étudierons la cause de ce phénomène, c’est-à-dire la nature des concessions faites à l’idéal démocratique, et les raisons derrière celles-ci.

Athènes, modèle ou mythe ?

« Les représentants du peuple n’ont pas plutôt conquis le pouvoir, qu’ils se mettent à consolider et à renforcer leur puissance. Ils entourent sans cesse leurs positions de nouvelles tranchées, défensives, jusqu’à ce qu’ils réussissent à s’affranchir complètement du contrôle populaire. C’est un cycle naturel et que parcourt tout pouvoir : issu du peuple, il finit par s’élever au-dessus du peuple. »
Proudhon7»

Le fonctionnement d’Athènes, berceau de la démocratie, est fondamentalement différent de celui de nos démocraties contemporaines. Le cœur de la démocratie athénienne est incarné par l’Ekklèsia, c’est-à-dire l’Assemblée du peuple. Tout citoyen* peut participer à cette Assemblée et voter les lois, le budget, la guerre ou la paix. Cela dit, la représentation existe également à Athènes, en effet certaines fonctions importantes étaient remplies par des magistrats tirés au sort et même élus. James Madison, l’un des fondateurs de la constitution américaine -par ailleurs naturalisé Français, il est à ce titre le seul président américain possédant la nationalité française !-, expliquait que la véritable différence entre les démocraties anciennes et les républiques modernes tenait à “ce que [les républiques modernes] n’accordent absolument aucun rôle au peuple en corps, non à ce que [les démocraties anciennes] n’accordent aucun rôle au représentants du peuple.8» ” La spécificité de nos régimes tient donc moins à l’existence de représentants qu’à l’absence de rôle pour les citoyens.

La représentation en elle-même est critiquable, Jean-Jacques Rousseau nous disait : « La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu’elle ne peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n’y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n’a pas ratifiée est nulle ; ce n’est point une loi. Le peuple anglais pense être libre ; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l’usage qu’il en fait mérite bien qu’il la perde. »9»

Cette critique est éclairante. Selon Jean-Jacques Rousseau donc, la notion même de représentativité est un leurre. Simone Weil ne dira pas autre chose, lorsqu’elle explique dans son Note sur la suppression générale des partis politiques :

“La seconde condition [pour pouvoir appliquer la notion de volonté générale] est que le peuple ait à exprimer son vouloir à l’égard des problèmes de la vie publique, et non pas à faire seulement un choix de personnes […] car la volonté générale est sans aucune relation avec un tel choix.10

A travers l’élection, le gouvernant cherche l’adhésion de l’auditeur à son discours davantage que la vérité. Gouverné par l’attrait du pouvoir, son but premier est d’être élu, et non le vrai. Le problème n’est pas nouveau, il est aussi vieux que la démocratie elle-même. Platon déjà, développait une critique de l’art de la rhétorique dans le Gorgias en 380 avant J.-C.11. De même, Arthur Schopenhauer dans son livre L’art d’avoir toujours raison12 proposait trente-huit stratagèmes permettant de gagner l’adhésion du spectateur ‘per fas et nefas’ (qu’on ait raison ou tort) en 1864. Lorsqu’il s’agit de convaincre un public de voter pour soi, la démagogie, les promesses impossibles, et toutes autres formes de manipulation sont des armes très efficaces. On ne compte plus les promesses non-tenues, les attaques basses entre politiques. Face à l’ensemble d’une classe politique usant de ces moyens, il semble logique que le désaveu des Français s’exprime par l’abstention ou l’affaiblissement des partis historiques. Ce n’est pas l’intérêt pour la politique qui est remis en question, mais la confiance dans les hommes politiques. Tous sont considérés comme corrompus, « pourris », souvent à juste titre. Toutefois, la taille des Etats modernes ne permet pas de réunir l’ensemble des citoyens en un même lieu. Dès lors, la représentation est une nécessité. La question qui se pose est alors davantage quel type de représentation, plutôt que, faut-il une représentation ?

La représentation a deux visages : elle peut s’incarner dans l’élection mais également par le tirage au sort. A Athènes, la grande majorité des postes de magistrats était pourvue par tirage au sort (environ 600 contre 100 seulement élus). Puisqu’ils ne décidaient pas des lois, ils étaient avant tout des administrateurs et des exécutants. Ainsi, le ‘pouvoir suprême’ demeurait dans les mains du peuple. La situation est très différente lorsque ce sont les représentants qui votent les lois, puisque ce sont les représentants qui disposent désormais du pouvoir suprême. Le tirage au sort était utilisé dans toutes les républiques italiennes. Historiquement, les grands philosophes (Rousseau, Harrington) ont toujours considéré le tirage au sort comme démocratique au regard de l’élection, aristocratique. Dans L’Esprit des lois, Montesquieu expliquait : « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie, le suffrage par le choix est de celle de l’aristocratie ».13 Pourquoi l’élection serait-elle aristocratique par nature ?

L’élection, aristocratique par nature.

« C’est une foule impressionnante : les possédants, et les grands-possédants. Certains vous appellent l’élite, je vous appelle ma base.14 » George W. Bush

Bernard Manin distingue dans son livre quatre facteurs inhérents à l’élection et qui lui confèrent un caractère aristocratique et inégalitaire15. Mais tout d’abord, pour comprendre l’aspect inégalitaire de l’élection, il nous invite à un changement de perspective. Le citoyen, ce n’est pas seulement celui qui vote, mais également celui qui peut exercer des fonctions. Or, il est évident que l’accès au fonction n’est pas égalitaire. Par leur nature même, l’ensemble de ces facteurs empêche que les représentants soient semblables aux représentés. Le premier de ces facteurs est « les préférences de personne ». Pour clarifier, nous avons tous nos préférences, et ces dernières ne sont pas toujours basées sur le mérite. Ce n’est pas celui qui a fait le plus d’efforts, ni nécessairement le meilleur, mais celui qui est perçu comme tel, qui est élu. Le second est la « dynamique d’une situation de choix »  ; l’élection consiste justement a essayer de choisir celui qui se distingue des autres. De fait, il est donc différent d’eux. La procédure de répartition des charges, attribut essentiel du citoyen, est profondément inégalitaire. Le troisième facteur est « les contraintes cognitives » ; il faut attirer l’attention des électeurs pour être élu. Or, un individu est saillant* uniquement parce que « ses caractéristiques propres sont statistiquement rares parmi la population ». Enfin, le dernier facteur qui participe au caractère aristocratique de l’élection est « les coûts de diffusion de l’information ». La diffusion d’information est très coûteuse ; dès lors, l’élection favorise les catégories les plus aisées de la population. En théorie, les frais de campagnes sont remboursés par l’Etat -217 millions d’Euros payés par le contribuable pour la campagne présidentielle de 2012 tout de même!- et ce problème ne se pose pas. La pratique est différente, et on comprend bien l’intérêt d’avoir, comme Nicolas Sarkozy en 2005 : « Tous les patrons de presse avec [soi]16 »

« Il y a deux choses qui comptent en politique. La première c’est l’argent. Je ne me souviens plus de la deuxième.17 »
Mark Hanna

Un facteur en apparence aussi bénin que le timbre de la voix peut avoir de lourdes conséquences électorales. Les neuroscientifiques ont en effet montré que les orateurs à la voix aiguë étaient jugés « moins dignes de confiance, moins empathiques, moins capables et plus nerveux que ceux à la voix grave. » De même pour ceux qui ont un rythme de parole plus lent, et qui sont également jugés « moins dignes de confiance, moins persuasifs, et plus passifs que ceux qui parlent plus rapidement »18. Des éléments en apparence bénins sont en réalité déterminants dans l’issue de l’élection. En 2005, des chercheurs de la prestigieuse université de Princeton ont sorti une étude qui l’a d’ailleurs clairement démontré. Les chercheurs ont mis face à face des photos de candidats en compétition pour un siège au sénat américain (95 duels différents dans l’étude) et pour un siège à la maison des représentants américaine (600 duels différents) des élections de 2000, 2002, et 2004. Ils ont ensuite demandé à des volontaires d’évaluer les compétences des candidats uniquement à partir de cette photo et en faisant abstraction de toute autre information dont ils pourraient disposer. 72 % des candidats jugés les plus compétents par les volontaires avaient effectivemment gagné l’élection pour le Sénat, et 67 % pour la maison des représentants. Un pourcentage extrêmement élevé, puisque les interrogés ont choisi l’individu sans aucun regard vis-à-vis de ses idées, de son programme, ou même de son parti, mais uniquement à partir de son physique.19 En 2006, les chercheurs ont reproduit le même protocole, mais cette fois avant même le déroulement des élections. Cette fois, le candidat jugé le plus compétent devint quelques mois plus tard gouverneur dans 69 % des cas, et eu un siège au Sénat dans 72 % des cas20. Ces résultats sont surprenants parce que nous nous considérons comme des individus rationnels. Nous ignorons la part d’inconscient, souvent déterminante, dans chacune de nos décisions. Le problème est que la part de subjectivité est plus importante lorsque nous choisissons une personne dont les décisions futures sont hypothétiques, par rapport à un simple choix entre deux décisions possibles. Dès lors, à la lueur de l’ensemble de ces éléments, pourquoi a t-on choisi le vote, aristocratique par nature ?

Deux visions de la représentation

“Même en admettant en théorie et d’une façon abstraite, que le parlementarisme incarne vraiment le gouvernement des masses, il n’en est pas moins vrai qu’en pratique il ne saurait être autre chose qu’une fraude continuelle exercée par les hommes au pouvoir.21
Victor Considérant

Le choix d’un système à caractère aristocratique était délibéré et conscient. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer le principe de distinction : non seulement l’élection est de nature aristocratique, mais des mesures seront prises pour s’assurer que les représentants soient différents des représentés. Ainsi, les ouvriers sont par exemple exclus de la vie politique, même dans les régimes parlementaires, avant 1848. En France notamment, où l’on compte en 1846 seulement 240 983 électeurs sur une population de plus de 35 millions d’habitants. En effet, il fallait payer une contribution de 200 francs par an ou de 100 francs pour ce qu’on appelait « les capacités » afin de pouvoir voter.22. Si, les historiens se sont souvent attardés sur l’évolution du suffrage censitaire, ils se sont beaucoup moins centrés sur les conditions d’éligibilité, encore plus drastiques. En Angleterre, Shaftsburry déclarait « Il n’est pas sage de confier la richesse de la nation à des hommes qui n’en auraient eux-mêmes aucune23 ». La situation est identique en France, même si le cens d’égibilité fut rapidement dénoncé et combattu jusqu’à sa disparition. En revanche, le principe d’une élection indirecte à deux degrés fut conservée, elle était conçue comme « une épuration de la démocratie24 ». Cela a fonctionné, puisque comme le remarque P. Guéniffrey, la Convention* était « Une assemblée d’hommes de loi (52 % des députés) élue par des paysans25 ». Fondamentalement, la situation n’a pas tant évolué. Aux Etats-Unis, 26 des 44 présidents ont été avocats26. En France, on va jusqu’à s’assurer que vous le deveniez si par malheur, vous n’en êtes pas un : les députés, comme certains autres fonctionnaires de catégorie A, sont dispensés de passer l’examen pour s’inscrire au barreau27.

« le vote pour des représentants est, à l’origine, une procédure aristocratique qui a été démocratisée au XIXe siècle, avec l’extension du droit de vote et le suffrage universel […]. Il s’agit d’une démocratisation quantitative et non qualitative.28 »
David Van Reybrouck (historien flamand), Contre les élections

Si la majorité de ces mesures a aujourd’hui disparu, elles témoignent d’une vérité historique : il fallait s’assurer que les gouvernants soient des propriétaires. Le cas des Etats-Unis est spécifique ; en effet, les conditions du droit de suffrage et également d’éligibilité sont très peu restrictives. Il ne faut pas s’y tromper : La convention -américaine, cette fois- voulait clairement limiter le droit d’éligibilité, mais s’est vu dans l’incapacité de proposer un seuil commun crédible pour l’ensemble des Etats américains. Une lecture des Records, qui rassemblent l’ensemble des débats avant l’écriture de la Constitution nous en convainc aisément. Pour résumer, les Etats américains étaient trop hétérogènes pour pouvoir leur assigner une même condition. Toutefois, il est intéressant de poursuivre l’étude du cas Américain. En effet, le débat qui opposa les Fédéralistes aux Anti-Fédéralistes est une opposition entre deux visions de la représentation. Pour les Anti-Fédéralistes, le rôle des représentants doit être de refléter les idées de ceux qu’ils représentent. Melancton Smith* déclare :

« L’idée qui nous vient spontanément à l’esprit, lorsque nous parlons de représentants, c’est qu’ils ressemblent à ceux qu’ils représentent : ils doivent être une image exacte du peuple : ils doivent en connaître les conditions de vie et les besoins, ils doivent éprouver ses misères et être enclins à poursuivre ses véritables ordinaires.29 »

Ils voyaient très bien que :

« le cours ordinaire des choses humaines fera que l’aristocratie naturelle du pays sera élue. La richesse donne toujours de l’influence, et celle-ci est démultipliée par un vaste réseau de relations familiales.30 »
Brutus

Farmer déclarait :

« c’est tromper le peuple que de dire aux gens qu’ils sont électeurs et peuvent choisir leurs législateurs s’ils ne peuvent pas, par la force des choses, choisir des individus parmi eux, et véritablement comme eux.31 »

A travers cette définition, c’est la conception de représentant même qui est définie. Le sens commun considère en effet que les représentants doivent être semblables aux représentés. C’est la principale raison pour laquelle nous sommes choqués de voir à quelle point l’Assemblée nationale n’est pas représentative de la population. Eric Keslassy en fait le constat dans son rapport étudié en introduction, mais il cherche des solutions sans soulever la cause du problème. Si les Anti-Fédéralistes saisissaient le caractère aristocratique de l’élection en elle-même, ils ne semblaient pas être en mesure d’en comprendre les causes. Ils ne pouvaient donc proposer une alternative crédible.

C’est donc la vision des Fédéralistes qui l’emportera en 1787. Le fédéraliste Hamilton déclarait :

« Considérez les riches et les pauvres dans la société, les savants et les ignorants. Où prédomine la vertu ? La différence ne tient pas à la quantité, mais à la nature des vices inhérents à chaque classe ; et là, l’avantage appartient aux riches. Leurs vices sont probablement plus favorables à la prospérité de l’Etat que ceux des indigents, et ils participent moins de la dépravation morale.32 »

Pourtant, une étude menée par Michel Maréchal de l’université de Zurich a montré une tendance plus élevée chez les banquiers (en comparaison aux autres catégories socio-professionnelles) à la triche. Interrogé par un journaliste du monde à ce sujet, Marie-Claire Villeval, professeur d’économie à l’université de Lyon et chercheur au CNRS proposait un parallèle, elle expliquait que « la notion de prise de risques pour le banquier est comparable à la problématique des ”gains électoraux” pour les politiques33 ». Il ne s’agit pas de dire que tous les politiques et tous les banquiers sont « pourris », mais simplement de constater que ce sont des caractéristiques plus répandues dans ces populations, parce que ce comportement garantit davantage de réussite dans ces milieux. Il ne faut pas s’y tromper, le caractère aristocratique de l’élection était vu comme une aubaine par la bourgeoisie et non comme un problème : il ne faudrait pas non plus que les pauvres se retrouvent à la tête du pouvoir.

« Qu’est-ce que le tiers état ? Tout. Qu’a t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien. Que demande-t-il ? A y devenir quelque chose. 34»
Abbé Sieyès, Qu’est-ce que le tiers état, janvier 1789

On oublie trop souvent que la Révolution française fut avant tout une révolution de la bourgeoisie. Repris par Henri Guillemin dans son livre 1789 : silence aux pauvres, Antoine Barnave expliquait justement « Une nouvelle distribution de la richesse comporte (il veut dire : appelle, exige) une nouvelle distribution du pouvoir. » Henri Guillemin commente :

« Autrement dit : la bourgeoisie d’affaires, dont l’importance ne cesse de s’affirmer, entend bien participer, et très activement, à la gestion de l’Etat et aux avantages qu’elle implique pour ses propres opérations.35»

S’il s’agissait dans un premier temps d’obtenir davantage d’influence politique, lorsque la révolution éclate, les « gens de biens »36 prennent peur et cherchent à tout prix à conserver leurs biens. C’est pourquoi il est nécessaire de distinguer les citoyens actifs des citoyens passifs, les possédants des « citoyens non citoyens37» comme le dit Michelet, qui eux ne possèdent rien. C’est la fameuse vision voltairienne de la démocratie. Ce dernier explique dans son Essai sur les mœurs qu’un pays bien organisé est un pays où « le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne38». En bref, la société idéale de Voltaire et de ses nombreux soutiens est une démocratie bourgeoise, soit une aristocratie démocratique. En ce cas, pourquoi ne pas revenir aujoud’hui au tirage au sort ?

Le tirage au sort, pourquoi pas ?

« L’idée des représentants est moderne : elle nous vient du gouvernement féodal, de cet inique et absurde gouvernement dans lequel l’espèce humaine est dégradée, et où le nom d’homme est déshonneur. Dans les anciennes républiques, et même dans les monarchies, jamais le peuple n’eut de représentants39. »
Jean-Jacques Rousseau

C’est Etienne Chouard qui incarne médiatiquement cette proposition ; il propose une assemblée constituante tirée au sort. Ainsi, le représentant n’a pas la sensation d’être supérieur, il n’est plus le maître des gouvernés, mais celui qui exécute leur volonté. De nombreuses qualités sont présentes dans son analyse, et nous partageons entièrement sa critique du modèle actuel. Selon lui : « Ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles du pouvoir.40». Il est possible qu’un tel type de gouvernement soit plus proche des aspirations réelles du peuple parce qu’il ne sélectionne pas ceux qui ont triomphé de leurs ennemis dans l’arène politique, mais potentiellement tout le monde. Il est démocratique, et ne sélectionne donc pas le meilleur démagogue. Toutefois, il a un défaut majeur. Il est en contradiction avec le principe du droit naturel que nous héritons des romains. C’est d’ailleurs l’une des principales raisons pour laquelle il n’a pas été choisi. « Quod mones tangit, ab omnibus tractari et approbari debet41». En français ; ce qui touche tout le monde doit être considéré et approuvé par tous. Ainsi, « toute autorité légitime dérive du consentement de ceux sur qui elle est exercée ou, en d’autres termes, les individus ne sont obligés que par ce à quoi ils ont consenti42». L’élection affirme explicitement la légitimité de l’élu. Il est celui que le plus grand nombre à consenti à élire, et à ce titre, il est légitime. De quelle légitimité dispose le tiré au sort ? En soi, il n’a aucune légitimité à pouvoir, lui plus qu’un autre, décider de lois qui nous concernent tous. En tout cas, au regard de l’élu, sa légitimité semble bien maigre. Le tirage au sort fonctionnait justement parce qu’il était davantage exécutif que législatif. La légitimité du tiré au sort semble moindre au regard de l’élu dans une assemblée législative. Bien que sans doute plus représentative des vues des citoyens, et donc, à ce titre, plus juste que nos démocraties représentatives, cette difficulté semble insurmontable.

Cette partie se concentre sur la caractère aristocratique parce qu’il est peu remis en question. Nous ne gardons que la dimension « démocratique » dans la dénomination de nos gouvernements. Nous étudions l’histoire de la démocratie sans faire référence au caractère aristocratique de la nôtre. Elle est pourtant tout autant aristocratique que démocratique. Une aristocratie est choisie, mais c’est le peuple qui la choisit ; d’où l’ambivalence du régime. Il s’agit donc d’une aristocratie démocratique. Laisser l’aristoï, le meilleur, prendre les décisions pour le bien du peuple pourrait paraître logique. Toutefois, il est impossible de distinguer objectivement le meilleur et nous avons montré les biais de ce mode de fonctionnement. L’ensemble de ce que nous venons d’étudier limite le caractère démocratique de nos régimes au plus profond de leur constitution, dans leur théorie même. De plus, nous avons vu que le pouvoir pousse parfois à en user sans modération. La tentation d’utiliser le pouvoir pour son intérêt avant celui du peuple est forte. Le garde-fou est le jugement public. Pour l’anecdote, les athéniens pratiquaient une forme de jugement public qu’ils appelaient l’austracisme. Il s’agissait d’un concours d’impopularité organisé chaque année, dans lequel le politique jugé le plus dangereux pour la démocratie était condamné à dix ans d’exil hors de la cité. Dans une de ces histoires ironiques qui fait tout son charme, Themosticles, qui avait mené la flotte grecque à la victoire face à l’envahisseur perse, fut condamné à l’exil en 471 avant J.C.43. Il passa la fin de sa vie en tant qu’administrateur en Perse. Aujourd’hui, le jugement public consiste à remettre en jeu l’élection régulièrement. Si il ne donne aucun contrôle réel au peuple sur les décisions prises, il limite les gouvernants dans leurs actions en remettant régulièrement leurs mandats en jeu. Toutefois, dans la pratique, les partis politiques limitent l’efficacité de ce jugement public.

1 : Selon l’expression de Bernard Manin (MANIN, Bernard, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 2012, p.171). Un grand nombre des éléments développés ci-dessous sont tirés de cet excellent ouvrage qui constitue une référence sur ce sujet.2 : MANIN, Bernard, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 2012, p.11.

3 : MICHELS, Robert, Les partis politiques, Editions de l’université de Bruxelles, 2009 (Première édition :1914), p.199.

4 : Voir Annexe 2.

5 : Larry M. Bartels, Unequal Democracy: The Political Economy of the New Gilded Age (New York: Russell Sage Foundation, 2008): Martin Gilens, “Inequality and Democratic Responsiveness”, Public Opinion Quarterly 69, no. 5 (2005): 778-96, tiré de HACKER, Jacob S. & PIERSON, Paul, Winner-Take-All Politics, How Washington Made the Rich Richer – And Turned Its Back on the Middle Class, Simon & Schuster, Inc., 2010, p.111.

6 : HACKER, Jacob S. & PIERSON, Paul, Winner-Take-All Politics, How Washington Made the Rich Richer – And Turned Its Back on the Middle Class, Simon & Schuster, Inc., 2010, p.111.

7 : Martin Gilens, “Inequality and Democratic Responsiveness”, Public Opinion Quarterly 69, no. 5 (2005): 794, tiré de HACKER, Jacob S. & PIERSON, Paul, Winner-Take-All Politics, How Washington Made the Rich Richer – And Turned Its Back on the Middle Class, Simon & Schuster, Inc., 2010, p.111.

8 : MICHELS, Robert, Les partis politiques, Editions de l’université de Bruxelles, 2009 (Première édition :1914), p.20.

9 : MANIN, Bernard, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 2012, p.12

10 : ROUSSEAU, Jean-Jacques, Du contrat social, Yvelinédition, 2011 (Première édition 1762), 184 pages.

11 : WEIL, Simone, Note sur la suppression générale des partis politiques, Editions de l’Herne, 2014, p.17.

12 : PLATON, Gorgias, FLAMMARION, 2007, 382 pages.

13 : SCHOPENHAUER, Arthur, L’art d’avoir toujours raison, Les éditions Circé, 1990, 119 pages.

14 : MONTESQUIEU, De l’Esprit des Lois, Livre II Chapitre II.

15 : HACKER, Jacob S. & PIERSON, Paul, Winner-Take-All Politics, How Washington Made the Rich Richer – And Turned Its Back on the Middle Class, Simon & Schuster, Inc., 2010, p.222 : citation originale de George W. Bush : “This is an impressive crowd – the haves and the have-mores. Some people call you the elites: I call you my base”.

16 : MANIN, Bernard, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 2012, p.175.

17 : HALIMI, Serge, Les nouveaux chiens de garde, Editions Raison d’Agir, 2005, p.36.

18 : “There are two things that matter in politics. The first is money. I can’t remember the second.” Mark Hanna tiré de HACKER, Jacob S. & PIERSON, Paul, Winner-Take-All Politics, How Washington Made the Rich Richer – And Turned Its Back on the Middle Class, Simon & Schuster, Inc., 2010, p.170.

19 : MLODINOW, Leonard, Subliminal : How Your Unconscious Mind Rules Your Behavior, Vintage Books, 2013, p.133.

20 : TODOROV, Alexander et al., « Inferences of Competence from Faces Predict Election Outcomes, » Science 308 (June 10, 2005) : 1623-26.

21 : MLODINOW, Leonard, Subliminal : How Your Unconscious Mind Rules Your Behavior, Vintage Books, 2013, p.142.

22 : MICHELS, Robert, Les partis politiques, Editions de l’université de Bruxelles, 2009 (Première édition :1914), p.19.

23 : Introduction du manifeste du Parti communiste par Jean Bruhat, ENGELS, Friedrich & MARX, Karl, Manifeste du Parti commnusite, Editions sociales, 1976.

24 : MANIN, Bernard, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 2012, p.130.

25 : MANIN, Bernard, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 2012, p.132.

26 : Ibid.

27 : STIGLITZ, Joseph E., The Price of Inequality : How today’s divided society endangers our future, W.W. Norton & Company, Inc., 2013, p.124

28 : Ceci facilite les conflits d’intérêts, notamment lorsque les députés deviennent avocats d’affaires, tout en gardant de nombreux contacts au gouvernement. Cette dispense date de 1971, mais le décret n°2012-441 du 3 avril 2012 a facilité davantage l’accès à la profession d’avocat pour les fonctionnaires de catégorie A.

29 : VAN REYBROUCK, David, Contre les élections, Arles, Actes Sud, 2014, 220 pages.

30 : MANIN, Bernard, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 2012, p.145.

31 : MANIN, Bernard, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 2012, p.149.

32 : Ibid, p.150.

33 : MANIN, Bernard, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 2012, p.157.

34 : Le monde, édition internet du 19 novembre 2014 : les banquiers, tricheurs par culture,http://www.lemonde.fr/economie/article/2014/11/19/les-banquiers-tricheurs-par-culture_4526122_3234.html

35 : PIKETTY, Thomas, Le capital au XXIe siècle, Editions du Seuil, 2013, p.399.

36 : GUILLEMIN, Henri, 1789 : silence aux pauvres !, Diffusion Différente, utovie, 2012, p.12.

37 : Selon la formule qu’Henri Guillemin attribue à La Fayette et qui signifie en réalité les gens qui ont des biens, les possédants, en opposition aux gens de rien, les non-possédants.

38 : Ibid.

39 : Ibid.

40 : ROUSSEAU, Jean-Jacques, Du contrat social, livre III, chap. 15, tiré de MANIN, Bernard, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 2012, p.122.

41 : CHOUARD, Etienne, « Chercher la cause des causes. », TEDxRepubliqueSquare, Mars 2012. Disponible sur youtube à cette adresse (consulté le 12 Octobre 2015).

42 : MANIN, Bernard, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 2012, p.117.

43 : Ancient Greece’s Greatest Antiquity’s, Engineering an Empire, History Channel. Disponible sur youtube à cette adresse (consulté le 12 Octobre 2015).