« C’est une guerre des classes, ma classe est en train de gagner mais elle ne devrait pas.1» Ces paroles sont celles de l’ex-homme le plus fortuné de la planète, Warren Buffet, en mai 2005 lors d’une émission sur CNN. Pourquoi ne le devrait-elle pas ? Non pas parce que ce n’est pas ‘moral’. En effet, ce concept ne s’applique pas en politique comme nous allons le constater dans les lignes suivantes. Ce n’est pas qu’aucun homme politique n’a de morale, ce serait faux. En réalité, c’est davantage que le pouvoir n’opère pas uniquement en fonction de la morale, ou de la vertu. Ce n’est pas le facteur décisif en politique, mais un parmi une multiplicité de facteurs. Dès lors, il ne serait pas judicieux de se focaliser dessus.

Non, si la classe de Warren Buffet ne devrait pas gagner, c’est parce que dans une démocratie, le pouvoir appartient à la majorité. Or, sa classe est largement en infériorité numérique. Pourtant, les inégalités s’approchent d’un pic historique avec une concentration des richesses outrageusement élevée, dans un contexte de crise généralisée. L’étude de l’ONG Oxfam déclarait qu’ “en 2014, les 1% les plus riches détenaient 48% des richesses mondiales, laissant 52% au 98% restant”, et qu’ “au final, 80% de la population mondiale doit se contenter de seulement 5.5% des richesses”2. Si le sérieux du protocole suivi par l’ONG a été, à juste titre, mis en doute3 (ce qui s’explique notamment par la difficulté qu’il y a non seulement à obtenir mais également à mettre en perspective des informations concernant des situations aussi hétérogènes), il existe toutefois un consensus chez les experts : les inégalités sont croissantes4, les plus riches concentrent de plus en plus de capital5. Si l’ampleur de cette dynamique est variable selon les pays, elle est néanmoins commune, et touche un nombre étonnant de démocraties6. Dans cette nouvelle ère d’informations portée par Internet, la prise de conscience de ce décalage est en constante progression.

Le mouvement Occupy s’est propagé dans 951 villes à travers 82 pays. Il est d’une ampleur sans précédent à l’international : ses revendications semblent trouver écho partout. Leur slogan est limpide : « Nous sommes les 99 % ». Quelles ont été les conséquences de ce mouvement ? Quasi nulle. Occupy parle de politique, sans être capable d’y prendre part. Un parallèle peut être fait avec l’analyste sportif ; quand bien même il disposerait d’une lecture exceptionnelle du jeu, il ne serait pas pour autant capable de remplacer les joueurs sur le terrain. De la même façon, Occupy n’est pas un bon joueur politique. Le mouvement traduit une exaspération, que leur second slogan exprime clairement : « les 99 % payent pour les erreurs des 1 % ». Il est vrai que la crise financière de 2008 a donné à beaucoup le sentiment que les bénéfices sont privés, tandis que les pertes sont publiques, notamment dans le secteur bancaire. Les grands banquiers, coupables ? Sans doute, mais leur attitude n’est pas si étonnante.

Que les 1 % veuillent s’approprier les ressources est logique. Chacun pense que son salaire est mérité. Il existe certaines constantes chez l’être humain et parmi celles-ci, il en existe une bien connue des psychologues que l’on appelle l’effet “meilleur que la moyenne”. L’être humain à tendance à se penser meilleur que la moyenne, et ce sans doute pour son propre bien-être mental. Ainsi, dans une étude couvrant plus d’un million de lycéens effectuée aux Etats-Unis concernant leur sociabilité, ils sont 100% à s’évaluer comme au moins dans la moyenne, et 25% à s’évaluer comme étant dans les 1% les plus sociables7. 94% des professeurs pensent qu’ils travaillent plus que leurs collègues8. Lorsque les officiers s’autoévaluent, ils surestiment leur capacité de meneur9. De même 30 à 40% des ingénieurs se considèrent comme étant dans les 5% meilleurs10. Des docteurs11 aux patrons12, qu’il s’agisse de notre capacité à conduire13 ou même de notre mémoire*, nous avons tous tendance à nous penser meilleur que nous le sommes -notre espoir étant que pour le coup, ce mémoire ne soit pas moins bon que nous le pensons-, et à sous-estimer à quel point nous sommes mauvais dans les domaines que nous ne maîtrisons pas. Non seulement nous nous considérons comme meilleurs que nous le sommes, mais en plus, nous avons tendance à penser que seuls les autres surestiment leurs capacités14.

En outre, il est naturel que les plus hauts placés, comme les moins bien lotis, défendent leur intérêt personnel davantage que l’intérêt général. D’ailleurs, comme le constatait justement Sieyès :

“Sans doute l’intérêt général n’est rien, s’il n’est pas l’intérêt de quelqu’un; il est celui des intérêts particuliers qui se trouvent communs au plus grand nombre de votants. De là, la nécessité du concours des opinions15».

Ainsi, hormis le philosophe, chacun concoure avant tout à son propre intérêt, et pense que sa fortune -réelle ou figurée- est méritée. Ceci est logique. Ce qui est étonnant, néanmoins, c’est que les intérêts d’une minorité soient davantage défendus que ceux de la majorité dans des régimes dit démocratiques. Il est nécessaire de comprendre la nature des maux avant d’en vouloir trouver les remèdes. Ce phénomène, en apparence si surprenant, tient à la nature de nos démocraties : nous vivons dans l’illusion de la représentativité.

Comment se fait-il que nous soyons impuissants politiquement ?

Les causes de l’illusion de la représentativé sont nombreuses. Nous avons décidé d’en étudier cinq qui nous semblent prédominantes : la nature du pouvoir (A), dont la nature de notre régime -une aristocratie démocratique- découle : (B). Celle-ci déterminant l’existence des partis (C), et des lobbies (D). Enfin, les médias, dont le rôle est central dans tout débat politique (E).

En bref ;

« Vous avez beau ne pas vous occuper de politique, la politique s’occupe de vous tout de même. »
Charles de Montalembert

 

« Pour que le mal triomphe, seule suffit l’inaction des hommes de bien. » Edmund Burke

 

 

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1 : Citation originale : « It’s a class warfare, my class is winning, but they shouldn’t be. ». Source : http://www.edition.cnn.com/2005/US/05/10/buffett/, consulté le 7 Octobre 2015.

2 : Rapport thématique d’Oxfam, Janvier 2015, Insatiable richesse, toujours plus pour ceux qui ont déjà tout, p.2. Voir :https://www.oxfam.org/sites/www.oxfam.org/files/file_attachments/ib-wealth-having-all-wanting-more-190115-fr.pdf, consulté le 7 Octobre 2015.

3 : Le principal reproche fait à l’étude est qu’elle se base sur le patrimoine net. Ainsi, quelqu’un qui aurait emprunté pour financer la construction de sa maison, ou ses études, se retrouve avec un patrimoine net négatif tout en vivant dans une situation confortable. Ceci signifie qu’il est considéré par l’étude comme plus pauvre que la plupart des habitants du Malawi, l’un des pays les plus pauvres d’Afrique.

4 : STIGLITZ, Joseph E., The Price of Inequality : How today’s divided society endangers our future, W.W. Norton & Company, Inc., 2013, xxvii.

5 : HACKER, Jacob S. & PIERSON, Paul, Winner-Take-All Politics, How Washington Made the Rich Richer – And Turned Its Back on the Middle Class, Simon & Schuster, Inc., 2010, p.14.

6 : PIKETTY, Thomas, Le capital au XXIe siècle, Editions du Seuil, 2013, p.16.

7 : College Board, Student Descriptive Questionnaire (Princeton, NI: Educational Testing Service, 1976-77) tiré de MLODINOW, Leonard, Subliminal : How Your Unconscious Mind Rules Your Behavior, Vintage Books, 2013, p.198.

8 : P. Cross, “Not Can but Will College Teaching Be Improved?” New Directions for Higher Education 17 (1977): 1-15 tiré de MLODINOW, Leonard, Subliminal : How Your Unconscious Mind Rules Your Behavior, Vintage Books, 2013, p.198.

9 : B. M Bass and F. J Yamarino, “Congruence of Self and Others’ Leadership Ratings of Naval Officers for Understanding Successful Performance,” Applied Psychology 40 (1991): 437-54, tiré de MLODINOW, Leonard, Subliminal : How Your Unconscious Mind Rules Your Behavior, Vintage Books, 2013, p.199.

10 : David Dunning et al., “Flawed Self-Assessment: Implications for Health, Education, and the Workplace,” Psychological Science in the Public Interest 5, n°3 (2004): 69-106, tiré de MLODINOW, Leonard, Subliminal : How Your Unconscious Mind Rules Your Behavior, Vintage Books, 2013, p.214.

11 : Jocelyn Tracey et al., “The Validity of General Practitionners’ Self Assessment of Knowledge: Cross Sectional Study,” BMJ 315 (November 29, 1997) : 1426-28

12 : Dunning et al., “Flawed Self-Assessment”, tiré de MLODINOW, Leonard, Subliminal : How Your Unconscious Mind Rules Your Behavior, Vintage Books, 2013, p.198.

13 : O. Svenson, “Are We All Less Risky and More Skillfult than Our Fellow Driver?” Acta Psychologica 47 (1981): 143-148, tiré de MLODINOW, Leonard, Subliminal : How Your Unconscious Mind Rules Your Behavior, Vintage Books, 2013, p.199.

14 : Entre autres : E. Pronin et al., “The Bias Blind Spot : Perception of Self versus Others”, Personality and Social Psychology Bulletin 28 (2002): 369-81: Emily Pronin, “Perception and Misperception of Bias in Human Judgment”, Trend in Cognitive Sciences 11, n° 1 (2006): 37-43 tiré de MLODINOW, Leonard, Subliminal : How Your Unconscious Mind Rules Your Behavior, Vintage Books, 2013, p.214.

15 : MANIN, Bernard, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 2012, p.240-241.

* : Lorsque l’on demande à des étudiants américains de se souvenir de leur moyenne dans différentes matières au lycée, ils s’en rappellent avec un taux d’exactitude d’environ 70%. Curieusement, l’année en question -ce qui serait pour nous Seconde/Première/Terminale- n’a pas d’influence sur le taux d’exactitude. En revanche, s’ils se rappellent à 89% de leur A -la meilleure note possible dans le système américain-, le taux chute à 64% pour leur B, à 51% pour leur C, et à 29% pour les D. Les étudiants sachant que les chercheurs disposaient de leur relevé de note, n’avaient aucun intérêt à mentir.