Conclusion

« La gouvernance – les problèmes dans la manière de prendre des décisions à l’échelle internationale – est au cœur des échecs de la mondialisation.1 »
Joseph Stiglitz, Making Globalization Work

La fameuse citation d’Aristote : « L’homme est un animal politique. » a défié les ravages du temps. L’une des raisons qui l’explique -à la fois la phrase, et son caractère intemporel- est que nous sommes des êtres profondément sociaux. Nous ne sommes effectivement pas les seuls sur cette planète. Certains cétacés, par exemple, ont sans doute une vie sociale au moins aussi complexe que la notre2. Mais nous nous différencions d’eux. En effet, nous disposons d’une grande capacité d’adaptation. Celle-ci n’est pas seulement environnementale*, mais également culturelle. Lorsque l’on place un orque dans un autre groupe que celui dont il est issu, il se retrouve incapable de communiquer, et devient rapidement le souffre-douleur**, parfois jusqu’à la mort. Certes, les humains ne sont parfois pas foncièrement plus intelligents, mais la fameuse maxime : « À Rome, faites comme les Romains » est un témoignage des capacités humaines en terme d’adaptation culturelle. D’ailleurs, comme le dit si bien Ernest Renan : « La vérité est qu’il n’y a pas de race pure, et que faire reposer la politique sur l’analyse ethnographique est une chimère. Les plus nobles pays, l’Angleterre, la France, l’Italie, sont ceux où le sang est le plus mêlé !3 ». De même que les artistes grecs migraient vers Rome en leur temps***, nous avons tous émigré vers ce nouvel espace virtuel, où nous passons de plus en plus de temps. Nos institutions, surtout politiques, n’ont pas su tirer parti de cette interactivité nouvelle.

Et pourtant, qu’il s’agisse d’écologie, de fiscalité, ou de surveillance -entre autres- nos problèmes sont globalisés. Nous avons aujourd’hui besoin d’un nouveau système tirant parti de l’interactivité. La structure nationale n’est plus à même de répondre à nos défis. L’idée du droit d’émissions l’illustre bien : c’est Thomas Crocker (avec John Dales) qui a conçu cette idée, et il est désormais revenu sur sa propre idée4. En principe, taxer les émissions carboniques afin de les diminuer constitue une excellente idée. Toutefois, et c’est bien là le grand problème de notre siècle, les taxer conduirait uniquement à un déplacement du problème plutôt qu’à sa suppression. De même, en matière de fiscalité : le taux de rendement du capital dépassera sans doute celui de la croissance au XXIe siècle selon Thomas Piketty, cela induit le « risque d’une progression sans limite de la part des plus hautes fortunes dans le patrimoine mondial5». Or, la solution qu’il propose, un impôt progressif annuel sur le capital, serait très compliqué à mettre en œuvre, non pas techniquement -ce serait facile selon lui6-, mais politiquement :

La difficulté est que cette solution, l’impôt progressif sur le capital, exige un très haut degré de coopération internationale et d’intégration politique régionale. Elle n’est pas à la portée des Etats-nations dans lesquels se sont bâtis les compromis sociaux précédents7.

Il en est de même pour la surveillance. Quand bien même un peuple s’opposerait à être massivement surveillé par son propre gouvernement, il n’aurait aucun poids politique pour mettre fin aux surveillances de l’ensemble des pays ”alliés” de celui-ci.

Plus que jamais, la démocratie est d’actualité. Les défis auxquels nous sommes désormais confrontés nécessitent plus de démocratie et non l’inverse. Il serait dramatique d’attribuer les blocages et les dysfonctionnements du modèle actuel à un autre phénomène qu’à celui de la représentativité. Car c’est elle, et ses conséquences, qui sont la source de nos maux. Le remède, si simple en théorie, sera sans doute long à mettre en pratique. Mais même si la route est périlleuse, elle est nécessaire. C’est le prix de la démocratie. Dans son livre encore âprement débattu aujourd’hui, Francis Fukuyama défendait sa théorie selon laquelle nous étions à La Fin de l’Histoire. Celui-ci, de la même façon qu’Hegel voyait une raison dans l’histoire, supposait que le capitalisme libéral avait triomphé de tous les autres modèles et qu’à ce titre, nous avions atteint un terminus. Pourtant, jamais les pages qu’il nous reste à écrire ne nous ont paru si importantes pour l’histoire de l’humanité, et même pour sa survie dans le futur. Si le modèle que nous proposons triomphe, ou un autre qui lui serait similaire, ce serait la fin du combat pour le pouvoir. Désormais, il ne s’agirait plus d’hommes, d’ambitions, mais d’idées, de raison. Alors, peut-être, ce serait véritablement la Fin de l’Histoire.

1 : STIGLITZ, Joseph E., Making Globalization Work, W.W. Norton & Company, Inc., 2006, p.97 : citation originale : « Governance – problems in the ways decisions get made in the international arena – are at the heart of the failures of globalization. »2 : TITCOMB, Elizabeth M. & O’CORRY-CROWE, Greg & HARTEL, Elisabeth F. & MAZZOIL, Maryline S., « Social communities and spatiotemporal dynamics of association patterns in estuarine bottlenose dolphins », Marine Mammal Science, 2015:10.1111/mms.12222.

3 : RENAN, Ernest, Qu’est-ce qu’une nation ?, Éditions Mille et une nuits, 1997, Postface.

4 : LORIUS, Claude & CARPENTIER, Laurent, Voyage dans l’anthropocène : cette nouvelle ère dont nous sommes les héros, ACTES SUD, 2010, p.112.

5 : PIKETTY, Thomas, Le Capital au XXIe siècle, p.842.

6 : Ibid, p.864.

7 : Ibid, p.943-944.

* : Même si il est exact que l’Homme du XXIème siècle a davantage tendance a adapté l’environnement à lui plutôt que l’inverse.

** : C’est le cas dans le fameux documentaire Blackfish dénonçant les conditions de vie des orques dans le parc de Seaworld à San Diego.

*** : A ce propos, Horace déclarait : « Graecia capta ferum victorem cepit. » : La Grèce captive a conquis son maître féroce. Malgré leur défaite sur le champ de bataille, les grecs ont su affirmer leur supériorité artistique.