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La politique, un monde malsain ?

 

Car enfin le trait le plus visible dans l’homme juste est de ne point vouloir du tout gouverner les autres, et de se gouverner seulement lui-même. Cela décide tout. Autant dire que les pires gouverneront.
Alain, Propos sur le pouvoir(27)

Il est vrai que la majorité des citoyens n’est pas mue par l’ambition du pouvoir. Ce fait s’explique souvent par des raisons socio-culturelles. C’est ce que montrent Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans Les Héritiers, où ils exposent le phénomène de reproduction sociale : le fils d’ouvrier a davantage de chances de devenir ouvrier et le fils d’avocat a davantage de chances de faire de longues études. Logiquement, ce phénomène s’applique également à la politique. Découragés par les règles d’un jeu qu’ils méconnaissent, ou tout simplement pas assez machiavéliques pour y triompher, de nombreux citoyens ne font pas de carrière politique. On choisit donc pour gouvernants les seuls qu’il faudrait pour ainsi dire éviter, les seuls dont le parcours est avant tout régi par l’ambition et l’intérêt personnel, et non par le désir de servir l’intérêt commun. De plus, comme le déclarait Lord Acton :

“Le pouvoir tend à corrompre, le pouvoir absolu corrompt absolument. Les grands hommes sont presque toujours des hommes méchants”(28).

Le fondateur du socialisme anarchiste, Michel Bakounine, allait jusqu’à dire que la possession de pouvoir transformait en tyran jusqu’à l’ami le plus dévoué de la liberté :

Prenez le plus sincère démocrate et mettez-le sur un trône quelconque, s’il n’en descend aussitôt, il deviendra immanquablement une canaille.(29)

L’histoire regorge de combattants de la liberté sincères, devenus tyrans en l’espace de quelques années. Cependant, nous nous devons de relativiser nos propos, car ils sont avant tous destinés aux hommes dont le pouvoir est grand. Il existe de nombreux hommes politiques sincères, honnêtes. Une grande partie de nos maires, notamment dans les petites villes, ne correspond probablement pas à l’image que nous venons de dépeindre dans les pages précédentes. Selon un rapport publié en 2012, sur les 520 000 élus en France, seuls 0,2 % seraient impliqués dans des affaires pénales(30). Toutefois, la plupart de ces élus disposent d’un pouvoir très limité.

 

En revanche, nous sommes forcés de constater que ces caractères deviennent proportionnellement plus présents à mesure que l’on progresse dans la hiérarchie politique. Ainsi, les chercheurs Justin Esarey et Gina Chirillo voulaient mettre à l’épreuve l’idée reçue selon laquelle les femmes seraient moins corrompues que les hommes. Or d’après cette étude, les femmes ne sont pas “intrinsèquement plus honnêtes ou corrompues que les hommes”. Notre idée préconçue serait simplement dûe au fait qu’elles accèdent moins souvent à des postes hiérarchiquement élevés. (31). C’est d’ailleurs ce qu’expliquait Philippe Pascot. Selon lui, “plus les élus montent en haut de la pyramide, plus ils s’en mettent plein les poches”(32). L’homme, ancien adjoint au maire d’Évry Manuel Valls, et ancien conseiller général, a passé près de 25 ans aux côtés d’élus de tout bord. Les statistiques lui donnent raison : en 2016, près de 30 % des parlementaires – c’est-à-dire des députés et sénateurs – ont eu des soucis avec le fisc ou avec la justice(33). Une proportion supérieure à celle des citoyens, alors même que les parlementaires ont un devoir d’exemplarité*. Nous nous sommes attardés sur le cas français, mais la France ne fait pas figure d’exception. Dans le seul cas des Panama Papers, on ne compte pas moins de 12 chefs d’États ou de gouvernements, dont 6 en activité lors des révélations, utilisant des sociétés offshore ainsi que pas moins de 128 dirigeants politiques et hauts fonctionnaires de “premier plan” (on y trouve également 29 des 500 personnes les plus riches du monde). De même, le scandale Odebrecht impliquerait pas moins de 7 chefs d’Etats ou de gouvernements à travers l’Amérique latine. Au Brésil, pas moins de 353 des 585 membres encartés du Congrès brésilien (soit plus de 60%) étaient en 2016 accusés au choix de corruption, de fraude électorale ou même d’homicide(34).

 

La récurrence des affaires dans les plus hautes sphères politiques s’explique – entre autres – par le fait que certains postes politiques sont particulièrement vulnérables à la corruption. C’est notamment le cas de ceux liés à la défense, et donc à l’industrie de l’armement. On estime que les ventes d’armes compteraient pour 40 % de la corruption dans le monde, tout en représentant moins de 1 % du commerce mondial(35). Lorsqu’il était encore président en 2017, le président sud-africain M. Zuma comptabilisait pas moins de 783 chefs d’inculpation à son encontre suite à un contrat d’armement négocié en 1998 avec la société Thales(36). Notons par ailleurs que ces dernières années les exportations mondiales d’armements ont explosé, passant de 17,9 milliards en 2002 à 31 milliards en 2016 (à prix constants de 1990)(37).

 

Tous les politiques ne sont pas “pourris”, évidemment. Toutefois, il est important d’observer que ce sont des caractéristiques plus répandues dans ces populations, particulièrement lorsque l’on progresse dans la hiérarchie, parce que ce comportement garantit davantage de réussite dans ces milieux. La tendance à tricher plus souvent que le reste de la population n’est pas l’apanage des politiques. Une étude menée par Michel Maréchal publié dans Nature a montré une tendance plus élevée chez les banquiers (en comparaison aux autres catégories socio-professionnelles) à la triche(38). Interrogé par un journaliste du Monde à ce sujet, Marie-Claire Villeval, professeure d’économie à l’université de Lyon et chercheuse au CNRS proposait un parallèle, elle expliquait que “la notion de prise de risques pour le banquier est comparable à la problématique des ‘gains électoraux’ pour les politiques”(39). Une nouvelle fois, cet argument recoupe les propos de Philippe Pascot, qui ajoutait “plus tu es un truand, plus tu as de chances d’être réélu”(40). Dès lors, doit-on s’étonner que le livre le plus emprunté en 2015 à la librairie des Nations unies s’intitule Sur l’immunité des chefs d’États et des représentants officiels vis-à-vis des crimes internationaux(41)**? On pourrait se contenter de trouver là une amusante anecdote, si elle n’était pas révélatrice d’un problème plus profond.

 

La population ne s’y trompe pas. “Menteurs”, “corrompus”, “incompétents” et “escrocs” sont des termes qui reviennent fréquemment lorsqu’on demande : “Quel premier mot vous vient à l’esprit si je vous parle des femmes et hommes politiques ?”(42). Cette situation alimente le rejet des hommes et femmes politiques. Toutefois, il ne modifie pas le fonctionnement des institutions. Le problème, c’est que les décisions des hommes politiques ont des conséquences majeures sur l’ensemble de la population. Lorsque le dirigeant de l’URSS Nikita Khrouchtchev décide, seul(43), de “glisser un hérisson dans les culottes américaines” en 1962, à savoir expédier des missiles soviétiques à Cuba, il entraîne une crise majeure qui constitue le paroxysme de la guerre froide. De même, le comportement du président Nixon, qui refuse de mettre fin à la guerre du Vietnam malgré l’absence de progrès sur le terrain, et contre l’avis de ses conseillers en témoigne. Il ne cherche pas à prendre la meilleure décision, que ce soit pour la population américaine ou vietnamienne. En réalité, son objectif – comme il le dit lui-même – est “de ne pas être le premier président [américain] à perdre une guerre”(44). Trop souvent, l’unique fin des hommes politiques, ou tout du moins la principale, est leur propre existence. Bien que désavoués par de larges pans de l’électorat, les dirigeants continuent à prendre des décisions d’une importance majeure sans consulter leur population, ou même parfois leurs conseillers. Or ces décisions sont souvent lourdes de conséquences. Quoi que l’on pense de la politique de Barack Obama, “sa Maison-Blanche [a] été”, selon l’ancien secrétaire à la défense des États-Unis Robert M. Gates, “de loin la plus centralisée et la plus autoritaire en matière de sécurité nationale depuis Richard Nixon et Henry Kissinger”(45). Force est de constater, que de ce côté rien n’a changé…

Mais dans ce cas, comment justifier l’existence même des hommes politiques ? Auraient-il une véritable expertise justifiant de leur propre existence ?

 

 

 

 


 

* Notons qu’à l’heure où nous écrivons ces lignes, il n’est donc toujours pas nécessaire d’avoir un casier vierge pour être député et ce malgré la promesse – non tenue – d’Emmanuel Macron. Une situation incompréhensible et injustifiable, dans la mesure où il existe près de 396 métiers en France où il est nécessaire de présenter un casier judiciaire vierge. En étant condamné, on ne peut – entre autres – plus être pompier, ambulancier, taxi. En tant que fonctionnaire il est possible d’être mis à la porte. Toutefois, pour être élu ou ré-élu, et ainsi déterminer le destin du peuple français, ce n’est pas nécessaire(viii).

** En version originale, il s’agit de Immunity of Heads of State and State Officials for International Crimes, de Ramona Pedretti. Elle y explique notamment dans quelles conditions il est possible de bénéficier d’une forme d’immunité face aux lois internationales. Cette information est révélée par le compte Twitter officiel de la librairie elle-même. Située aux sièges des Nations unies à New York, elle est principalement fréquentée par des représentants officiels et des chefs d’États.

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Le triomphe du mal

 

On libérera l’énergie de l’atome, on guérira de la tuberculose et du cancer, on voyagera dans les astres, on prolongera la vie, mais on ne trouvera pas le moyen de se faire gouverner par les moins indignes.
Jean Rostand, Pensées d’un biologiste(20)

Machiavel enseigne le mal. L’un de ses enseignements les plus importants est qu’il vaut mieux être “craint qu’être aimé”, même si l’idéal consiste – logiquement – à être à la fois craint et aimé. Ainsi :

 

Le machiavélisme est alors l’incarnation de l’immoralité en politique, qui ne consiste pas seulement à user de procédés condamnables – la ruse, le mensonge ou la violence – mais à réduire la politique à ceux-ci et à n’exclure aucun moyen, pourvu qu’il contribue à atteindre la fin visée.(21).

 

La raison en est simple, si une personne dans le jeu politique utilise l’amoralité, elle a un avantage inhérent à son comportement pour réussir face aux autres. Pour que le jeu politique soit juste, il faudrait que l’ensemble des joueurs se mette d’accord et respecte des règles dites justes. Or, ceci est illusoire car dans la réalité, au vu de l’ampleur de l’enjeu, il est probable qu’au moins un des joueurs cherchera à fausser le jeu. Et, puisque l’important n’est pas de participer au jeu politique, mais de gagner, l’absence de règles devient la règle. C’est le triomphe de la ruse, du mensonge et de la violence. L’enjeu politique du pouvoir est trop important, et les risques trop minimes pour dissuader la tricherie. Dans son best-seller Freakonomics, Stephen Levitt, lauréat en 2003 de la prestigieuse médaille John-Bates récompensant le meilleur économiste américain âgé de moins de 40 ans, cite l’humoriste WC Fields ; “Ce qui vaut la peine qu’on le possède est ce qui vaut la peine qu’on triche pour l’obtenir”(22). Or, qu’est-ce qui vaut la peine d’être possédé si ce n’est le pouvoir ? S. Levitt poursuit :

 

Pour chaque esprit qui se donne la peine de concevoir un ensemble de contraintes, une armée d’individus, plus ou moins intelligents, ne manquera pas de consacrer deux fois plus de temps à tenter de le subvertir. Sans vouloir préjuger du fait que la tricherie relève ou pas de la nature humaine, force est de constater qu’elle joue un rôle de premier plan dans quasiment toute entreprise humaine. Tricher est un acte économique primordial : c’est obtenir davantage en donnant moins.(23).

La tricherie accroît les chances de succès, et dans le jeu politique, tous les moyens sont bons pour accroître ces chances de succès. Les implications de ce constat sont significatives.

En politique, on ne change pas les règles du jeu, ce sont elles qui nous changent. De même que l’agneau ne peut triompher des loups, l’homme juste aura un mal infini à triompher dans le monde politique. C’est ce qui explique la récurrence des affaires de corruption ou de conflits d’intérêts, et ce, au plus haut niveau. C’est avant tout l’aspect visible, commun non seulement à nos démocraties, mais plus largement à tout régime, d’une tendance plus large, d’un microcosme caractérisé par la course au pouvoir, l’ambition, et la recherche de l’intérêt personnel. C’est ce que confirmait Marcelo Rebelo de Sousa, le chef d’État portugais. L’homme, qui s’était déjà illustré en déclarant “Être riche c’est bien, être l’ami des riches, c’est mieux”, expliquait : “les comportements politiques sont à peu près les mêmes en dictature et en démocratie – amitiés, aversions, trahisons et attirance pour le pouvoir”(24).

Il semblerait donc que le dénominateur commun des hommes politiques soit davantage l’attirance du pouvoir que la sagesse. Pour satisfaire cette ambition, il arrive souvent que les convictions ne soient qu’accessoires ; le moyen et non la fin justifie l’entrée dans le monde politique. Pierre Bourdieu expliquait que son ancien élève Rémi Lenoir, professeur de Ségolène Royale à l’ENA*, lui avait confié que cette dernière se demandait si elle était de droite ou de gauche, “en termes de plan de carrière”(25). Dans ce cas, la politique devient le moyen de satisfaire son bien, plutôt que celui de faire le bien.

Les politiques agissent avant tout pour eux non pas conjoncturellement, mais structurellement. Pour progresser dans la hiérarchie, il est nécessaire de se mettre en avant. Michel Offerlé expliquait dans son livre Les Partis politiques :

 

Dans leurs mémoires, les hommes politiques reconstruisent leur carrière sur le modèle légitime de la vocation, quand elle est bien souvent le produit de hasards socialement déterminés qui font qu’un individu se trouve là au bon moment et dispose des capitaux adéquats(26).

 

Nous reviendrons ultérieurement sur la nature “des capitaux adéquats” utile à la réussite en politique. S’ils sont déjà de nature à mettre à mal l’illusion d’une société réellement démocratique, concentrons-nous dans un premier temps, sur les “hasards socialement déterminés”.

 

 

 

 

 

 

 

 


 

* L’École nationale d’administration a formé plus de 5 600 hauts fonctionnaires français depuis sa création en 1945, dont quatre Présidents de la République française et huit Premiers ministres.

A.1

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Pour ceux d’entre nous qui veulent dominer la chaîne alimentaire, il ne peut pas y avoir de pitié. Il n’y a qu’une seule règle. Chasser ou être chassé.
House of Cards, Épisode 1 Saison 2(13)

 

Le Prince mis à nu

 

Ce qui m’intéresse, c’est ce que l’on peut faire avec le pouvoir.
Henri Kissinger

 

Sagesse et politique

 

Étymologiquement, la politique, c’est l’organisation de la cité (polis en grec). En toute logique, la vertu ou la compétence nécessaire à l’organisation de la cité devrait être la sagesse. En effet, comment mieux définir la qualité nécessaire à l’exercice du pouvoir que par la sagesse, soit :

 

le comportement d’un individu, souvent conforme à une éthique, qui allie la conscience de soi et des autres, la tempérance, la prudence, la sincérité, le discernement et la justice s’appuyant sur un savoir raisonné(14).

 

Dès lors, puisque la philosophie n’est autre que l’amour de la sagesse (sophía), philosophie et politique devraient, en théorie, être inséparables. C’est ce qu’expliquait Platon dans le livre V de la République : “Il faut faire en sorte que les rois deviennent philosophes, ou alors que les philosophes deviennent rois”. Les hommes politiques, des philosophes, vraiment ? Un rapide coup d’œil à l’hémicycle nous convainc du contraire. Nos hommes politiques ne semblent guère plus philosophes que ne le sont nos concitoyens, et pour nombres d’entre eux, nous serions tentés d’argumenter que l’inverse est plus vrai – qu’on se rassure, la situation n’est guère différente dans les autres pays.

 

Il ne s’agit pas d’une affirmation controversée, eux-mêmes reconnaissent volontiers que la politique est un monde caractérisé par sa violence. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon définissait le monde politique en ces mots face aux caméras de France 5 : “C’est la cage aux fauves, donc tout le monde se bat. Le pouvoir est une sphère violente et le genre n’y change rien”(15). Pour une fois, tous les bords politiques s’accordent sur le sujet. Pour Roselyne Bachelot : “La politique c’est un lieu de pouvoir et c’est un lieu de cruauté. La durée de survie est à peu près la même que celle sur la bande d’arrêt d’urgence de l’autoroute”(16). Le phénomène n’est à priori pas récent, tant il est aisé de trouver des traces historiques de la violence politique, non seulement dans différentes époques, mais également dans différents pays.

 

Pourtant, ce n’est pas faute d’un manque de bonne volonté au commencement. Le terme candidat provient du latin candidatus qui désignait à l’origine la toge blanche que devaient revêtir durant deux années les aspirants à la fonction publique, avant de pouvoir solliciter les suffrages(17). Cette toge était symbole de pureté, de sincérité et de simplicité*. Elle permettait également de reconnaître facilement les candidats afin de pouvoir observer leur comportement au sein de la société, de s’assurer de leur probité morale. Dès lors, si le bon sens et l’étymologie indiquent tous deux que les hommes politiques devraient avant tout être sages, sincères, purs, pourquoi ne le sont-ils pas ? C’est parce que la caractéristique nécessaire de l’homme politique n’est pas la sagesse, mais sa connaissance du fonctionnement du jeu politique et du pouvoir.

 

Or, comme nous allons le constater, le pouvoir est par essence mauvais. Attention, il peut être utilisé à bon escient. Mais il faut garder à l’esprit que celui qui a le pouvoir, c’est celui qui a la possibilité d’opprimer. C’est Machiavel qui, en 1532, pose dans Le Prince les fondements de la politique moderne – à tel point que le logo de Sciences Po Paris en est, encore aujourd’hui, entièrement inspiré**. En effet, ce logo représente un livre avec, à ses côtés, un loup et un renard. Il fait référence au Chapitre XVIII :

 

Étant donc dans la nécessité de savoir bien user de la bête, un prince doit prendre, de celles-ci, le renard et le lion, parce que le lion ne se défend pas des filets, le renard ne se défend pas des loups ; il faut donc être renard pour connaître les filets et lion pour effrayer les loups.

 

La force de l’œuvre de Machiavel réside dans son réalisme : il désacralise le pouvoir politique. Il cherche à regarder la politique telle qu’elle est réellement, et ainsi, s’oppose à la tradition chrétienne qui l’observe telle qu’elle devrait être***. Machiavel lui-même expliquera : “Mais puisque mon intention est d’écrire chose utile à qui l’entend, il m’est apparu plus convenable d’aller tout droit à la vérité effective de la chose qu’à l’image qu’on en a”(18). Or, ce désir de réalisme révélera la nature réelle des politiques, non seulement à certains contemporains, mais surtout aux prochaines générations****. Patrick Boucheron dira de lui qu’il est “le maître des déniaisements”(19)*****. À ce titre, des philosophes ont argumenté que Machiavel était peut-être le premier des experts du doute******.

 

 

Son œuvre est révolutionnaire parce qu’elle s’affranchit d’une certaine forme de naïveté, alors présente dans les ouvrages politiques occidentaux. L’objectif du livre n’est pas comment être bon, mais comment arriver au pouvoir puis le conserver. Il ne cherche pas à expliquer comment devrait fonctionner la société, il explique comment réussir au sein d’elle. L’objectif n’est pas de la modifier – en tout cas pas dans un premier temps –, mais de savoir l’utiliser afin d’obtenir et conserver le pouvoir. Il ne s’agit pas simplement de faire le bien commun, mais de satisfaire ses propres ambitions. Cela paraît plus proche de la réalité, et c’est pour cette raison que Machiavel représente le fondement de la politique moderne.

 

 

 

 

 

 

 

 


 

* Le terme candidatus est lui-même dérivé du terme candidus, qui signifie entre autres : blanc, pur, radieux, candide, sincère, impartial.

** On peut également citer parmi les nombreux exemples qui s’offre à nous, Emmanuel Macron, fin connaisseur de Machiavel, expliquant que ses idées “l’ont beaucoup aidé à s’y retrouver dans le labyrinthe de la politique parisienne”, ou encore Silvio Berlusconi qui a été jusqu’à préfacer une édition du livre.

*** Ce qui lui vaudra par ailleurs une véritable inimitié de la part des jésuites, puisqu’il sera en 1559 mis à l’Index librorum prohibitorum, “un catalogue de livres pernicieux dont la lecture était considérée comme un péché mortel […] [et qui] interdisait théoriquement jusqu’aux citations des oeuvres condamnées.” cf. BOUCHERON Patrick, Un été avec Machiavel, Équateurs parallèles, mai 2017, revers de quatrième de couverture.

**** C’est ainsi que sur son épitaphe payé grâce à une souscription publique en 1787 à Florence – soit « 260  années après sa mort –, on peut lire “Aucun éloge n’est digne d’un si grand nom”. Source : BOUCHERON Patrick, Un été avec Machiavel, Équateurs parallèles, mai 2017, p.121.

***** Avant que de poursuivre en gage de sa contemporanéité : “Voici pourquoi il fut, durant toute l’histoire, l’allié des mauvais jours. Pour ma part, j’aurais peine à dire que je travaille sur Machiavel. Mais, avec lui, oui, comme un frère d’arme, assurément, à ceci près que ce franc-tireur sait toujours se porter aux avant-postes, nous obligeant à le lire non pas au présent, mais au futur.” Patrick Boucheron est titulaire de la chaire Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècle au Collège de France. Il a consacré plusieurs ouvrages à Machiavel, BOUCHERON Patrick, Un été avec Machiavel, Équateurs parallèles, mai 2017, p.121.

****** D’après Nietzche lui-même dans Par-delà le bien et le mal : “Il nous fait respirer l’air sec et subtil de Florence et ne peut se retenir d’exposer les questions les plus graves au rythmes d’un indomptable allegrissimo, non sans prendre peut-être un malin plaisir d’artiste à oser ce contraste : une pensée soutenue, difficile, dure, dangereuse et un rythme galopant, d’une bonne humeur endiablée.“, BOUCHERON Patrick, Un été avec Machiavel, Équateurs parallèles, mai 2017, p.8.

Sources

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Partie I : L’illusion de la représentativité

 

1 Citation originale par Warren Buffet : « It’s a class warfare, my class is winning, but they shouldn’t be. », source : http://edition.cnn.com/2005/US/05/10/buffett/, consulté le 07 Octobre 2015.

2 MANIN, Bernard, Principes du gouvernement représentatif, Flammarion, 2012, p.240-241.

3 STIGLITZ, Joseph E., The Price of Inequality : How today’s divided society endangers our future, W.W. Norton & Company, Inc., 2013, p.159.

4 Courrier international n°1305, édition du 5 au 11 novembre 2015, « Richesses pour tous ! », propos de Thomas Piketty le 3 octobre 2015 lors de la 13e conférence de la Fondation Nelson Mandela, p.48.

5 Selon le sociologue indien Sachin Kumar Jain, ibid, p.50.

6 Le Monde Diplomatique, n°761, Août 2017, p.12-13.

7 Courrier international n°1368 du 19 au 25 janvier 2017, p.8.

8 STIGLITZ, Joseph E., The Price of Inequality : How today’s divided society endangers our future, W.W. Norton & Company, Inc., 2013, xxvii.

9 Larry M. Bartels, Unequal Democracy: The Political Economy of the New Gilded Age (New York: Russell Sage Foundation, 2008): Martin Gilens, “Inequality and Democratic Responsiveness”, Public Opinion Quarterly 69, no. 5 (2005): 778-96, tiré de HACKER, Jacob S. & PIERSON, Paul, Winner-Take-All Politics, How Washington Made the Rich Richer – And Turned Its Back on the Middle Class, Simon & Schuster, Inc., 2010, p.111.

10 HACKER, Jacob S. & PIERSON, Paul, Winner-Take-All Politics, How Washington Made the Rich Richer – And Turned Its Back on the Middle Class, Simon & Schuster, Inc., 2010, p.111.

11 MARTIN GILENS, “Inequality and Democratic Responsiveness”, Public Opinion Quarterly 69, no. 5 (2005): 794, tiré de HACKER, Jacob S. & PIERSON, Paul, Winner-Take-All Politics, How Washington Made the Rich Richer – And Turned Its Back on the Middle Class, Simon & Schuster, Inc., 2010, p.111.

12 Citation originale : “There are two things that matter in politics. The first is money. I can’t remember the second.” Mark Hanna tiré de HACKER, Jacob S. & PIERSON, Paul, Winner-Take-All Politics, How Washington Made the Rich Richer – And Turned Its Back on the Middle Class, Simon & Schuster, Inc., 2010, p.170.

 

Le prince mis à nu

13 “For those of us who want to climb to the top of the food chain, there can be no mercy. There is but one rule. Hunt or be hunted”. House of Cards, saison 2 épisode 1, version originale, réalisé par Carl Franklin, 2014.

14 Définition de la sagesse d’après Wikipedia.org, consulté le 7 mai 2018.

15 Sexisme en politique : un mal dominant, réalisé par Stéphanie Kaïm, France 5, 2015, 3mn30.

16 Ibid, 3mn40.

17 CARPENTIER, M.L.J. & NOËL, M. FR., Philologie Française ou dictionnaire étymologique, Imprimerie le Normand Fils, Tome Premier, 1810, p.463.

18 BOUCHERON Patrick, Un été avec Machiavel, Équateurs parallèles, mai 2017, revers de quatrième de couverture.

19 BOUCHERON Patrick, Un été avec Machiavel, Équateurs parallèles, mai 2017, p.9

 

Le triomphe du mal

20 Le Monde Diplomatique, numéro 760, Juillet 2017, p.27.

21 MACHIAVEL, Le Prince, Le Livre de Poche, 2000 (Publié pour la première fois en 1532), p.174.

22 LEVITT, Steven D. & DUBNER, Stephen J., Freakonomics, Folio Actuel, 2014, p.47.

23 LEVITT, Steven D. & DUBNER, Stephen J., Freakonomics, Folio Actuel, 2014, p.47-48.

24 Le courrier international, n°1318 du 4 au 10 février 2016, p.24.

25 Pierre Bouvier pour Le Monde, « Ségolène Royal ’est de droite’… selon Pierre Bourdieu », le 5 octrobre 2006. Voir : www.lemonde.fr/societe/article/2006/10/05/segolene-royal-est-de-droite-selon-pierre-bourdieu_8200738_3224.html, consulté le 28 mai 2016.

26 OFFERLE, Michel, Les Partis politiques, PUF, Que sais-je ?, 2012, p.47.

 

La politique, un monde malsain ?

27 ALAIN, Propos sur les pouvoirs, Folio, 1985 (première édition : 1925), 384 pages.

28 Lord Acton, lettre au Bishop Mandell Creighton en 1887 : “Power tends to corrupt, and absolute power corrupts absolutely. Great men are almost always bad men.”

29 BAKOUNINE, Michel, Catéchisme révolutionnaire, L’Herne collection Carnets, 2009, p.45-46.

30 Hugo Domenach pour Le Point, « Philippe Pascot : ’Plus tu es un truand, plus tu as de chances d’être réélu’ », le 27 février 2014. Voir : www.lepoint.fr/politique/philippe-pascot-plus-tu-es-un-truand-plus-tu-as-de-chances-d-etre-reelu-27-02-2014-1796086_20.php, consulté le 29 mars 2016.

31 Esarey, J., & Chirillo, G. (2013). “Fairer Sex” or Purity Myth? Corruption, Gender, and Institutional Context. Politics & Gender, 9(4), 361-389. doi:10.1017/S1743923X13000378

32 Philippe Pascot invité de Jean-Jacques Bourdin sur RMC le 7 mars 2016, à propos de son livre Pilleurs d’État, édition Max Milo. Voir : rmc.bfmtv.com/mediaplayer/video/philippe-pascot-plus-les-elus-montent-en-haut-de-la-pyramide-plus-ils-s-en-mettent-plein-les-poches-770419.html, consulté le 29 mars 2016.

33 Philippe Pascot invité de Jean-Jacques Bourdin sur RMC le 7 mars 2016, à propos de son livre Pilleurs d’État, édition Max Milo. Voir : rmc.bfmtv.com/mediaplayer/video/philippe-pascot-plus-les-elus-montent-en-haut-de-la-pyramide-plus-ils-s-en-mettent-plein-les-poches-770419.html, consulté le 29 mars 2016.

34 Sergio Peçanha & Simon Romero pour le New York Times, le 17 mars 2016, « Corruption Scandals in Brazil Reach All the Way to the Top ». Voir : www.nytimes.com/interactive/2016/03/17/world/americas/corruption-scandals-in-brazil-reach-all-the-way-to-the-top.html, consulté le 29 mars 2016.

35 SERFATI, Claude, L’industrie française de défense, La Documentation française, coll. « Les Etudes », Paris, 2014. Tiré de Le Monde Diplomatique, n°745, Avril 2016, p.15.

36 Le Monde Diplomatique, Juin 2017, p.16.

37 Courrier international n°1373, p.10.

38 Business culture and dishonesty in the banking industry, COHN Alain, FEHR Ernst, ANDRE Michel, Nature volume 516, pages 86–89 (04 December 2014), doi:10.1038/nature13977

39 Le Monde, Les banquiers, tricheurs par culture, le 19 novembre 2014. Voir : http://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2014/11/19/les-banquiers-tricheurs-par-culture_4526122_3234.html, consulté le 22 mai 2018.

40 Hugo Domenach pour Le Point, « Philippe Pascot : ’Plus tu es un truand, plus tu as de chances d’être réélu’ », le 27 février 2014. Voir : www.lepoint.fr/politique/philippe-pascot-plus-tu-es-un-truand-plus-tu-as-de-chances-d-etre-reelu-27-02-2014-1796086_20.php, consulté le 29 mars 2016.

41 Pour en savoir plus, lire Dylan Matthews et Zack Beauchamp, pour vox.com, « The UN library announced its most-checked-out book of 2015. It’s kind of disturbing. », le 7 janvier 2016. Voir : www.vox.com/2016/1/6/10724560/un-library-war-crimes, consulté le 8 janvier 2016.

42 Article de rue89 par Michael Pichat et F.-Anne Ray : « Les politiques, pas seuls responsables de leur image déplorable ». Précisons toutefois que nous ne partageons pas les conclusions des auteurs à partir de ce constat empirique. Voir : rue89.nouvelobs.com/2015/12/28/les-politiques-seuls-responsables-image-deplorable-262624, consulté le 29 décembre 2015.

43 Courrier International, n°1298, du 17 au 23 septembre 2015, p.7.

44 EHRHART, W. D., Passing Time : Memoir of a Vietnam Veteran against the War, Mc Farland, 1986, p.183 : citation originale : «  I am not gonna be the first American president to lose a war ».

45 Robert M. Gates, Duty : Memoirs of a Secretary at War, Knopf, New York, 2014, Tiré de Le Monde diplomatique, n°746, Mai 2016, p.6.

 

L’expertise du politique.

1 STIGLITZ, Joseph E., Making Globalization Work, W.W. Norton & Company, Inc., 2006, p.232, citation originale : “To think that one can rely on some international technocrats for the solution to what is a quintessentially political issue is not just nonsense but dangerous, for those seeming technocrats may well reflect particular interest groups”.

2 PLATON, Gorgias, FLAMMARION, 2007, p.151.

3 Ibid, p.144.

4 SCHOPENHAUER, Arthur, L’art d’avoir toujours raison, Les éditions Circé, 1990, p.7,9.

5 TESTART, Jacques, L’humanitude au pouvoir : comment les citoyens peuvent décider du bien commun, SEUIL, 2015, p.33.

6 BOUTMY, Émile, Quelques idées sur la création d’une Faculté libre d’enseignement supérieur, 1871.

7 WEIL, Simone, Note sur la suppression générale des partis politiques, Editions de l’Herne, 2014, p.17.

8 MLODINOW, Leonard, The Drunkard’s Walk: How Randomness Rules Our Lives, Vintage Books, 2009, p.10.

9 SUROWIECKI, James, The Wisdom of Crowds : Why the many are smarter than the few, Abacus, 2004, p.31.

 

Un immobilisme patent.

1 VAN REYBROUCK, David, Contre les élections, traduit par ROSSELIN, Isabelle & NOBLE, Philippe, Actes Sud 2014, p.112.

2 MANENT, Pierre, Histoire intellectuelle du libéralisme, Broché, 2012, voir Chapitre II : Machiavel et la fécondité du mal, p.38.

3 MACHIAVEL, Le Prince, Le Livre de Poche, 2000 (Publié pour la première fois en 1532), p.94-95.

4 MACHIAVEL, Le Prince, Le Livre de Poche, 2000 (Publié pour la première fois en 1532), p.94-95.

5 BOUCHERON Patrick, Un été avec Machiavel, Équateurs parallèles, mai 2017, revers de quatrième de couverture. p.53-54.

6 MONTESQUIEU, De l’Esprit des Lois, Livre XI, chapitre IV.

7 VAN REYBROUCK, David, Contre les élections, traduit par ROSSELIN, Isabelle & NOBLE, Philippe, Actes Sud 2014 p.176.

 

 

 


 

Sources notes de bas de pages

 

 

a College Board, Student Descriptive Questionnaire (Princeton, NI: Educational Testing Service, 1976-77) tiré de MLODINOW, Leonard, Subliminal : How Your Unconscious Mind Rules Your Behavior, Vintage Books, 2013, p.198.

b P. Cross, “Not Can but Will College Teaching Be Improved?” New Directions for Higher Education 17 (1977): 1-15 tiré de MLODINOW, Leonard, Subliminal : How Your Unconscious Mind Rules Your Behavior, Vintage Books, 2013, p.198.

c B. M Bass and F. J Yamarino, “Congruence of Self and Others’ Leadership Ratings of Naval Officers for Understanding Successful Performance,” Applied Psychology 40 (1991): 437-54, tiré de MLODINOW, Leonard, Subliminal : How Your Unconscious Mind Rules Your Behavior, Vintage Books, 2013, p.199.

d David Dunning et al., “Flawed Self-Assessment: Implications for Health, Education, and the Workplace,” Psychological Science in the Public Interest 5, n°3 (2004): 69-106, tiré de MLODINOW, Leonard, Subliminal : How Your Unconscious Mind Rules Your Behavior, Vintage Books, 2013, p.214.

e Jocelyn Tracey et al., “The Validity of General Practitionners’ Self Assessment of Knowledge: Cross Sectional Study,” BMJ 315 (November 29, 1997) : 1426-28.

f Dunning et al., “Flawed Self-Assessment”, tiré de MLODINOW, Leonard, Subliminal : How Your Unconscious Mind Rules Your Behavior, Vintage Books, 2013, p.198.

g SVENSON, O. “Are We All Less Risky and More Skillfult than Our Fellow Driver?” Acta Psychologica 47 (1981): 143-148, tiré de MLODINOW, Leonard, Subliminal : How Your Unconscious Mind Rules Your Behavior, Vintage Books, 2013, p.199.

h Entre autres : E. Pronin et al., “The Bias Blind Spot : Perception of Self versus Others”, Personality and Social Psychology Bulletin 28 (2002): 369-81: Emily Pronin, “Perception and Misperception of Bias in Human Judgment”, Trend in Cognitive Sciences 11, n° 1 (2006): 37-43 tiré de MLODINOW, Leonard, Subliminal : How Your Unconscious Mind Rules Your Behavior, Vintage Books, 2013, p.214.

PARTIE I

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Vous avez beau ne pas vous occuper de politique, la politique s’occupe de vous tout de même.
Charles de Montalembert

 

L’illusion de la représentativité

 

Pour que le mal triomphe, seule suffit l’inaction des hommes de bien.
Edmund Burke

 

C’est une guerre des classes, ma classe est en train de gagner mais elle ne devrait pas”(1). Ces paroles sont celles de l’ex-plus grande fortune de la planète, Warren Buffet, en mai 2005 lors d’une émission sur CNN. Pourquoi ne le devrait-elle pas ? Non pas parce que ce n’est pas moral, puisque, comme nous allons le constater, ce concept ne s’applique pas en politique. Ce n’est pas qu’aucun homme politique n’a de morale, mais davantage que le pouvoir n’opère pas uniquement en fonction de la morale ou de la vertu. La morale n’est pas le facteur décisif en politique, mais un parmi d’autres. Dès lors, il ne serait pas judicieux de se focaliser dessus.

Si la classe de Warren Buffet ne devrait pas gagner, c’est parce que dans une démocratie, le pouvoir appartient à la majorité. Or, sa classe est en infériorité numérique. Autant clarifier notre propos : il ne s’agit pas dire que les plus fortunés seraient coupables, mais davantage de s’étonner du fait qu’un groupe constitué de la majorité des citoyens soient impuissants politiquement dans des régimes dits démocratiques.
Que les 1% veuillent s’approprier les ressources est logique. Chacun pense que son salaire est mérité*.

En outre, il est naturel que les plus hauts placés, comme les moins bien lotis, défendent leur intérêt personnel davantage que l’intérêt général. D’ailleurs, comme le constatait justement Sieyès :

Sans doute l’intérêt général n’est rien, s’il n’est pas l’intérêt de quelqu’un; il est celui des intérêts particuliers qui se trouvent communs au plus grand nombre de votants. De là, la nécessité du concours des opinions”(2).

Ainsi, hormis le philosophe, chacun concourt avant tout à son propre intérêt, et pense que sa fortune – réelle ou figurée – est méritée. Ceci est logique.

 

 

En vérité, ce qui est étonnant c’est que les intérêts d’une minorité soient davantage défendus que ceux de la majorité dans des régimes dits démocratiques. En effet, la répartition des richesses constitue l’un des enjeux majeur dans l’organisation de toute société. Dans une démocratie, les plus nombreux devraient logiquement obtenir gain de cause. L’argument selon lequel la majorité des citoyens souhaite une société aussi inégalitaire que la notre ne résiste pas à l’étude. Lorsqu’on demande aux citoyens américains quel serait selon eux une distribution idéale des richesses dans leur société, la plupart d’entre eux dépeigne une société dans laquelle les 40 % les plus riches possèdent moins que ce que déteignent actuellement les 20 % les plus riches. De plus, lorsqu’on demande aux participants de choisir entre une répartition des richesses correspondant à celle de la Suède et à celle des États-Unis, près de 92 % des américains préfère le premier modèle(3)**.

Or, bien que l’ampleur de cette dynamique soit variable selon les pays, on observe une concentration des richesses assez inégalitaire dans la plupart des démocraties. Ainsi, dans la plupart des pays européens on observe que 10 % de la population concentre 30 à 35 % des richesses. Aux États-Unis, ils concentrent 40 à 45 % des richesses, au Brésil entre 50 et 55 %, et près de 60 à 65 % en Afrique du Sud(4). Dans la plus grande démocratie du monde, l’Inde, 1 % des Indiens adultes concentrent 49 % des richesses(5). En Indonésie, on observe une répartition identique à celle de l’Inde(6).

 

Ce phénomène semble d’autant plus étonnant qu’il ne cesse de s’accélérer. Les inégalités sont actuellement à un pic historique. Début 2017, une étude de l’ONG Oxfam déclarait que les huit personnes les plus riches sur Terre “possèdent autant d’argent que la moitié la plus pauvre de la population mondiale”(7), soit près de 3,8 milliards de personnes . Si le sérieux du protocole suivi par l’ONG a été, à juste titre, mis en doute***, il existe toutefois un consensus chez les experts : les inégalités sont croissantes, les plus riches concentrent de plus en plus de capital(8). Cette dynamique s’explique par l’impact supérieur qu’ont les opinions des plus fortunés ; l’instauration d’un impôt plus progressif conviendrait à la majorité et limiterait l’accumulation de cette minorité. Dans leur excellente étude, les chercheurs Larry M. Bartels et Martin Gilens de l’université de Princeton(9) ont compilé plus de deux mille questionnaires remplis depuis les années 1980 aux États-Unis qui demandaient aux personnes interrogées si elles souhaitaient ou non qu’une politique du gouvernement change. Dans un deuxième temps, ils ont regardé si la politique avait effectivement changé ou non. Les résultats de leur étude sont édifiants :

la plupart des changements soutenus par la majorité ne sont pas devenus des lois. […] La volonté de changement n’avait ses chances de se traduire en loi que lorsqu’elle était soutenue par les plus riches. Lorsque l’opinion des pauvres divergeait de celle des riches, l’opinion des pauvres cessait d’avoir une quelconque influence. Qu’il y ait 90% ou 10% de pauvres soutenant un changement, il n’était pas plus probable que ce dernier se produise.(10)

Gilens concluait :

La majorité de la classe moyenne [américaine] pense que les représentants se fichent des préférences ‘des gens comme eux’. Malheureusement, les résultats de cette étude montrent qu’ils ont peut-être raison.(11)

Mark Hanna ne disait pas autre chose en déclarant : “Il y a deux choses qui comptent en politique. La première c’est l’argent. Je ne me souviens plus de la deuxième”(12). La réalité est évidemment bien plus complexe ; la politique ne peut se résumer à un simple carnet de chèques. Toutefois, il est vrai que dans la quasi-totalité des démocraties représentatives les intérêts des plus fortunés sont sur-représentés. C’est problématique.

 

Il est nécessaire de comprendre la nature des maux avant d’en vouloir trouver les remèdes. Ce phénomène, en apparence si surprenant, tient à la nature de nos démocraties : nous vivons dans l’illusion de la représentativité. Ce phénomène, en apparence si surprenant, tient à la nature de nos démocraties : nous vivons dans l’illusion de la représentativité. Comment se fait-il que nous soyons impuissants politiquement ?
Les causes de l’illusion de la représentativité sont nombreuses. Nous avons décidé d’en étudier cinq qui nous semblent prédominantes : la nature du pouvoir (A), dont la nature de notre régime – une aristocratie démocratique – découle (B). Celle-ci déterminant l’existence des partis (C), et des lobbies (D). Enfin, les médias, dont le rôle est central dans tout débat politique (E).

 

 

 

 

 

 

 

 


 

* En effet, il existe certaines constantes chez l’être humain et parmi celles-ci, il en existe une bien connue des psychologues que l’on appelle l’effet “meilleur que la moyenne”. L’être humain a tendance à se penser meilleur que la moyenne, et ce sans doute pour son propre bien-être mental. Ainsi, dans une étude effectuée aux États-Unis couvrant plus d’un million de lycéens et concernant leur sociabilité, ils sont 100 % à s’évaluer comme au moins dans la moyenne, et 25 % à s’évaluer comme étant dans les 1 % les plus sociables(a). 94 % des professeurs pensent qu’ils travaillent plus que leurs collègues(b). Lorsque les officiers s’auto-évaluent, ils surestiment leur capacité de meneur(c). De même 30 à 40 % des ingénieurs se considèrent comme étant dans les 5 % meilleurs(d). Des docteurs(e) aux patrons(f), qu’il s’agisse de notre capacité à conduire(g) ou même de notre mémoire****, nous avons tous tendance à nous penser meilleur que nous le sommes – ainsi sommes-nous certains que ce livre est bien meilleur que la majorité des publications sur le sujet –, et à sous-estimer à quel point nous sommes mauvais dans les domaines que nous ne maîtrisons pas. Non seulement nous nous considérons comme meilleurs que nous le sommes, mais en plus, nous avons tendance à penser que seuls les autres surestiment leurs capacités(h).

 

** Bien que trop simpliste, ce paramètre pourrait donc à lui-seul témoigner de la vitalité d’une démocratie.

 

*** Ceci s’explique notamment par la difficulté qu’il y a non seulement à obtenir mais également à mettre en perspective des informations concernant des situations aussi hétérogènes. Le principal reproche fait à l’étude est qu’elle se base sur le patrimoine net. Ainsi, quelqu’un qui aurait emprunté pour financer la construction de sa maison, ou ses études, se retrouve avec un patrimoine net négatif tout en vivant dans une situation confortable. Ceci signifie que cette personne est considérée par l’étude comme plus pauvre que la plupart des habitants du Malawi, l’un des pays les plus pauvres d’Afrique. L’étude ne reflète donc pas toujours les situations telles qu’elles sont vécues.

 

**** Lorsque l’on demande à des étudiants américains de se souvenir de leur moyenne dans différentes matières au lycée, ils s’en rappellent avec un taux d’exactitude d’environ 70 %. Curieusement, l’année en question – ce qui serait pour nous Seconde/Première/Terminale – n’a pas d’influence sur le taux d’exactitude. En revanche, s’ils se rappellent à 89 % de leurs A -la meilleure note possible dans le système américain-, le taux chute à 64 % pour leurs B, à 51 % pour leurs C, et à 29 % pour les D. Les étudiants n’avaient aucun intérêt à mentir, en effet, ils avaient été mis au courant que les chercheurs disposaient de leurs relevés de notes.

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