B) Le choix d’une aristocratie démocratique

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Je ne veux blâmer personne, mais il est certain que nous serions beaucoup plus intéressés à un changement aussi prompt que possible de l’ordre social, si nous étions restés à l’usine et si nous devions nous contenter de salaires inférieurs à ceux que nous gagnons actuellement.
Un employé de syndicat allemand(1)

 

C’est une foule impressionnante : les possédants, et les grands-possédants. Certains vous appellent l’élite, je vous appelle ma base.
George W. Bush(2)

 

B) Le choix d’une aristocratie démocratique

 

Même en admettant en théorie et d’une façon abstraite, que le parlementarisme incarne vraiment le gouvernement des masses, il n’en est pas moins vrai qu’en pratique il ne saurait être autre chose qu’une fraude continuelle exercée par les hommes au pouvoir.
Victor Considérant(3)

 

Il est aujourd’hui communément admis que les gouvernements représentatifs sont démocratiques ; toutefois, cette idée ne résiste pas à l’analyse. La démocratie, composée du grec dêmos qui signifie peuple et kratos qui signifie pouvoir, est “le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple” selon le célèbre mot d’Abraham Lincoln. Reprise dans le IIème article de notre Constitution, cette citation est souvent utilisée car c’est elle qui retranscrit le mieux l’étymologie du mot.

 

Néanmoins, il s’agit là de la théorie, de l’idéal démocratique. En pratique, des concessions doivent être faites pour permettre sa mise en application. Ces concessions ont eu pour conséquence une représentativité plus grande des riches que des pauvres. D’une manière générale, on entend souvent que l’avènement de la démocratie représentative est dû à l’agrandissement des territoires, aux limitations technologiques de l’époque, ou encore en raison du niveau d’instruction peu élevé de la population.

 

Ces affirmations sont factuellement justes, mais insuffisantes. Concernant l’instruction, il est vrai qu’on ne compte qu’environ 6 000 étudiants à Paris en 1789, et seulement 48 000 étudiants dans toute l’Europe en 1848(4). Mais considérer qu’il s’agit là d’une raison suffisante serait omettre le niveau d’instruction des citoyens au temps de l’Athènes, souvent considérée comme berceau de la démocratie. De nombreux auteurs antiques, parmi lesquels Platon, insistèrent sur le fait que “la plupart des Athéniens ne dépassaient guère le niveau d’ « une demi-instruction »”(5). De même, Thucydide notera dans ses écrits, “avec un mépris non déguisé“(6), que lorsque l’Assemblée vota l’envoi d’une expédition en Sicile au cours de l’hiver 415 av.J.-C., la plupart des citoyens ayant voté “étaient généralement mal renseignés sur l’étendue de ce pays et sur le nombre de ses habitants”(7). A Athènes, c’est justement en s’informant grâce aux débats et en participant aux décisions politiques que le citoyen était supposé compléter son instruction.

 

La question de la taille du territoire est plus sensible, tant il est vrai qu’au moins jusqu’à l’époque de Montesquieu il semble communément accepté que “la propriété distinctive de la république est d’avoir un petit territoire, celle de la monarchie d’être d’une grandeur médiocre ; ce qui distingue ces régimes modérés d’un ‘grand empire’, nécessairement despotique“(8). Toutefois, le territoire athénien était assez important avec près de 2 650 kilomètres carrés, soit l’équivalent du Luxembourg, et sa population y était majoritairement rurale (environ un tiers d’urbains pendant la majeure partie du Ve siècle)(9). D’autant plus que les progrès technologiques auraient pu contrevenir à cet agrandissement du territoire.

 

Ainsi, si il est vrai qu’Aristote souligne déjà l’impossibilité d’un État trop grand*., on trouve après la révolution industrielle d’autres philosophes qui “[considèrent] l’intervention toujours croissante du peuple et de toutes les classes du peuple dans leurs propres affaires comme une maxime fondamentale de l’art de gouverner dans les temps modernes“(10), comme l’écrira John Stuart Mill à propos de Tocqueville. La démocratie directe correspond effectivement bien à la société grecque qui était “fondamentalement un monde de la parole et non de l’écriture“(11). Mais rien ne dit pour autant que la technologie ne puisse pas contrecarrer cet agrandissement des territoires. Preuve que la corrélation n’est pas évidente, John Stuart Mill déclarait : “Les journaux et les chemins de fer sont en train de résoudre le problème suivant : amener la démocratie d’Angleterre à voter, comme celle d’Athènes, simultanément en une seule agora”(12). Dès lors, comment expliquer la nature aristocratique de nos régimes démocratiques ?

 

En vérité, la raison principale en est la suivante : la popularité du terme démocratie est récente. Les hommes à l’origine de nos régimes ne cherchaient explicitement pas à mettre une démocratie en place. En conséquence, nos régimes, qui n’ont que peu évolué depuis, ne sont pas véritablement des démocraties – même si cela va sans dire qu’ils sont plus démocratiques que de nombreuses dictatures.

 

Dans cette sous-partie, nous étudierons la véritable nature des concessions faites à l’idéal démocratique, et les raisons derrière celles-ci.

 

 

 

 

 

 

 

 


 

* D’après Aristote (Politique, 1326b3-7) : “Un État composé de gens trop nombreux ne sera pas un véritable État, pour la simple raison qu’il peut difficilement avoir une véritable constitution. Qui peut être général d’une masse si grande ? Et qui peut être héraut (un héraut est un crieur public), sinon Stentor ?“.