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Un immobilisme patent.

 

A l’approche de l’élection, le chef du pouvoir exécutif [le président] ne songe qu’à la lutte qui se prépare ; il n’a plus d’avenir ; il ne peut rien entreprendre, et ne poursuit qu’avec mollesse ce qu’un autre peut-être va achever. […] Longtemps avant que le moment n’arrive, l’élection devient la plus grande, et pour ainsi dire l’unique affaire qui préoccupe les esprits. […] De son côté, le président est absorbé par le soin de se défendre. Il ne gouverne plus dans l’intérêt de l’État, mais dans celui de sa réélection ; il se prosterne devant la majorité, et souvent, au lieu de résister à ses passions, comme son devoir l’y oblige, il court au-devant de ses caprices.

 

A mesure que l’élection approche, les intrigues deviennent plus actives, l’agitation plus vive et plus répandue. Les citoyens se divisent en plusieurs camps, dont chacun prend le nom de son candidat. La nation entière tombe dans un état fébrile ; l’élection est alors le texte journaliser des papiers publics, le sujet des conversations particulières, l’objet de toutes les démarches, l’objet de toutes les pensées, le seul intérêt du présent. Aussitôt, il est vrai, que la fortune a prononcé, cette ardeur se dissipe, tout se calme, et le fleuve, un moment débordé, rentre paisiblement dans son lit. Mais ne doit-on pas s’étonner que l’orage ait pu naître ?
Alexis de Tocqueville en 1830(1)

Voir encore aujourd’hui dans Le Prince les fondements de la politique moderne, c’est admettre que cette dernière n’a fondamentalement pas évolué depuis l’écriture du Prince, publié en 1532 pour la première fois. Pierre Manent dans l’Histoire intellectuelle du libéralisme rappelle à juste titre : “Parler du ‘réalisme’ de Machiavel, c’est donc avoir admis le point de vue de Machiavel : le ‘mal’ est politiquement plus significatif, plus substantiel, plus ‘réel’ que le ‘bien’”(2). Parler aujourd’hui encore de ce réalisme, c’est le constat d’un immobilisme.

 
Mais Machiavel allait plus loin dans son œuvre en anticipant un point essentiel. D’après lui, le mal n’est pas simplement plus significatif, il a également de forte chance de continuer à prospérer dans le futur si on ne l’entrave pas : “Les hommes seront toujours méchants, s’ils ne sont pas rendus bons par la nécessité”(3). C’est sans doute pourquoi Francis Beacon proposait de lire Le Prince afin de mieux comprendre ceux qui nous dirigent. Mais les comprendre ne suffit pas, il faudrait être capable de les encadrer.

Or, il existe une entité qui trouve grâce aux yeux de Machiavel. C’est le peuple :

le peuple désire ne pas être commandé ni opprimé des grands, et les grands désirent commander et opprimer le peuple. […] on ne peut avec honnêteté satisfaire les grands, et sans atteintes pour autrui, mais le peuple, certes oui, parce que la fin du peuple est plus honnête que celle des grands, ceux-ci voulant opprimer et celui-ci n’être pas opprimé(4).

D’où une dispute sur la véritable nature du texte de Machiavel. S’agit-il d’enseigner aux puissants “une espèce de politique détestable qu’on peut rendre en deux mots, l’art de tyranniser” comme le supposait Diderot au XVIIIe siècle, ou bien plutôt d’instruire le peuple comme le pense Rousseau : “Cet homme n’apprend rien aux tyrans, ils ne savent que trop bien ce qu’ils ont à faire, mais il instruit les peuples de ce qu’ils ont à redouter.” Comme le souligne Patrick Boucheron, gardons en tête la dédicace originale de Nicolas Machiavel “[qui] salue le Magnifique Laurent de Médicis” à qui le livre est destiné, tout en se remémorant que “[son] intention est d’écrire quelque chose d’utile à qui l’entend”(5). Ainsi, peut-être vaut-il mieux ne pas prêter d’autres intentions à Machiavel que de révéler la vérité. Cela étant fait, il faut en tirer les conséquences.

 
Le peuple cherche seulement à ne pas être opprimé : c’est donc sur lui que doit reposer la forme de gouvernement la plus juste. Ainsi, l’entité politique la plus juste est celle qui dispose du moins de pouvoir. C’est somme toute assez logique. En effet, ceux qui disposent du pouvoir, les puissants, peuvent l’utiliser pour opprimer le peuple. Le pouvoir a même tendance à corrompre ceux qui le détiennent. Pour le peuple, en revanche, ne pas être opprimé constituerait déjà une avancée. Montesquieu ne dira pas autre chose dans l’Esprit des Lois :

C’est une expérience éternelle que tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser […] Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir(6)

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De même que ma liberté s’arrête là où commence celle des autres, il faudrait donc que mon pouvoir s’arrête là où commence celui des autres, et de même que tout citoyen dispose des mêmes libertés, il faudrait que tout citoyen dispose des mêmes pouvoirs. C’est d’ailleurs un point de vue que l’on retrouve chez divers philosophes. Le philosophe américain Alex Guerrero par exemple, expliquait : “Chaque individu d’une juridiction politique devrait disposer d’autant de pouvoir qu’aucun autre pour déterminer les actions politiques à entreprendre par cette juridiction”(7). Ce point de vue est en accord avec l’essence profondément horizontale de la démocratie. En effet, si la seule légitimité est celle du peuple, et c’est d’ailleurs bien ce que l’on retrouve dans la démocratie athénienne, c’est qu’il s’agit d’un régime horizontal plutôt que vertical.
 
Toutefois, pour des raisons pratiques et historiques, l’idée d’une démocratie où les citoyens voteraient directement leurs lois de façon similaire à Athènes est* écartée. C’est ici que l’idéal que nous venons de décrire devient irréalisable : la représentation entre en jeu.

 

 

 

 


 

* Était ? Pas d’inquiétudes, nous y reviendrons par la suite.

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