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La politique, un monde malsain ?

 

Car enfin le trait le plus visible dans l’homme juste est de ne point vouloir du tout gouverner les autres, et de se gouverner seulement lui-même. Cela décide tout. Autant dire que les pires gouverneront.
Alain, Propos sur le pouvoir(27)

Il est vrai que la majorité des citoyens n’est pas mue par l’ambition du pouvoir. Ce fait s’explique souvent par des raisons socio-culturelles. C’est ce que montrent Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans Les Héritiers, où ils exposent le phénomène de reproduction sociale : le fils d’ouvrier a davantage de chances de devenir ouvrier et le fils d’avocat a davantage de chances de faire de longues études. Logiquement, ce phénomène s’applique également à la politique. Découragés par les règles d’un jeu qu’ils méconnaissent, ou tout simplement pas assez machiavéliques pour y triompher, de nombreux citoyens ne font pas de carrière politique. On choisit donc pour gouvernants les seuls qu’il faudrait pour ainsi dire éviter, les seuls dont le parcours est avant tout régi par l’ambition et l’intérêt personnel, et non par le désir de servir l’intérêt commun. De plus, comme le déclarait Lord Acton :

“Le pouvoir tend à corrompre, le pouvoir absolu corrompt absolument. Les grands hommes sont presque toujours des hommes méchants”(28).

Le fondateur du socialisme anarchiste, Michel Bakounine, allait jusqu’à dire que la possession de pouvoir transformait en tyran jusqu’à l’ami le plus dévoué de la liberté :

Prenez le plus sincère démocrate et mettez-le sur un trône quelconque, s’il n’en descend aussitôt, il deviendra immanquablement une canaille.(29)

L’histoire regorge de combattants de la liberté sincères, devenus tyrans en l’espace de quelques années. Cependant, nous nous devons de relativiser nos propos, car ils sont avant tous destinés aux hommes dont le pouvoir est grand. Il existe de nombreux hommes politiques sincères, honnêtes. Une grande partie de nos maires, notamment dans les petites villes, ne correspond probablement pas à l’image que nous venons de dépeindre dans les pages précédentes. Selon un rapport publié en 2012, sur les 520 000 élus en France, seuls 0,2 % seraient impliqués dans des affaires pénales(30). Toutefois, la plupart de ces élus disposent d’un pouvoir très limité.

 

En revanche, nous sommes forcés de constater que ces caractères deviennent proportionnellement plus présents à mesure que l’on progresse dans la hiérarchie politique. Ainsi, les chercheurs Justin Esarey et Gina Chirillo voulaient mettre à l’épreuve l’idée reçue selon laquelle les femmes seraient moins corrompues que les hommes. Or d’après cette étude, les femmes ne sont pas “intrinsèquement plus honnêtes ou corrompues que les hommes”. Notre idée préconçue serait simplement dûe au fait qu’elles accèdent moins souvent à des postes hiérarchiquement élevés. (31). C’est d’ailleurs ce qu’expliquait Philippe Pascot. Selon lui, “plus les élus montent en haut de la pyramide, plus ils s’en mettent plein les poches”(32). L’homme, ancien adjoint au maire d’Évry Manuel Valls, et ancien conseiller général, a passé près de 25 ans aux côtés d’élus de tout bord. Les statistiques lui donnent raison : en 2016, près de 30 % des parlementaires – c’est-à-dire des députés et sénateurs – ont eu des soucis avec le fisc ou avec la justice(33). Une proportion supérieure à celle des citoyens, alors même que les parlementaires ont un devoir d’exemplarité*. Nous nous sommes attardés sur le cas français, mais la France ne fait pas figure d’exception. Dans le seul cas des Panama Papers, on ne compte pas moins de 12 chefs d’États ou de gouvernements, dont 6 en activité lors des révélations, utilisant des sociétés offshore ainsi que pas moins de 128 dirigeants politiques et hauts fonctionnaires de “premier plan” (on y trouve également 29 des 500 personnes les plus riches du monde). De même, le scandale Odebrecht impliquerait pas moins de 7 chefs d’Etats ou de gouvernements à travers l’Amérique latine. Au Brésil, pas moins de 353 des 585 membres encartés du Congrès brésilien (soit plus de 60%) étaient en 2016 accusés au choix de corruption, de fraude électorale ou même d’homicide(34).

 

La récurrence des affaires dans les plus hautes sphères politiques s’explique – entre autres – par le fait que certains postes politiques sont particulièrement vulnérables à la corruption. C’est notamment le cas de ceux liés à la défense, et donc à l’industrie de l’armement. On estime que les ventes d’armes compteraient pour 40 % de la corruption dans le monde, tout en représentant moins de 1 % du commerce mondial(35). Lorsqu’il était encore président en 2017, le président sud-africain M. Zuma comptabilisait pas moins de 783 chefs d’inculpation à son encontre suite à un contrat d’armement négocié en 1998 avec la société Thales(36). Notons par ailleurs que ces dernières années les exportations mondiales d’armements ont explosé, passant de 17,9 milliards en 2002 à 31 milliards en 2016 (à prix constants de 1990)(37).

 

Tous les politiques ne sont pas “pourris”, évidemment. Toutefois, il est important d’observer que ce sont des caractéristiques plus répandues dans ces populations, particulièrement lorsque l’on progresse dans la hiérarchie, parce que ce comportement garantit davantage de réussite dans ces milieux. La tendance à tricher plus souvent que le reste de la population n’est pas l’apanage des politiques. Une étude menée par Michel Maréchal publié dans Nature a montré une tendance plus élevée chez les banquiers (en comparaison aux autres catégories socio-professionnelles) à la triche(38). Interrogé par un journaliste du Monde à ce sujet, Marie-Claire Villeval, professeure d’économie à l’université de Lyon et chercheuse au CNRS proposait un parallèle, elle expliquait que “la notion de prise de risques pour le banquier est comparable à la problématique des ‘gains électoraux’ pour les politiques”(39). Une nouvelle fois, cet argument recoupe les propos de Philippe Pascot, qui ajoutait “plus tu es un truand, plus tu as de chances d’être réélu”(40). Dès lors, doit-on s’étonner que le livre le plus emprunté en 2015 à la librairie des Nations unies s’intitule Sur l’immunité des chefs d’États et des représentants officiels vis-à-vis des crimes internationaux(41)**? On pourrait se contenter de trouver là une amusante anecdote, si elle n’était pas révélatrice d’un problème plus profond.

 

La population ne s’y trompe pas. “Menteurs”, “corrompus”, “incompétents” et “escrocs” sont des termes qui reviennent fréquemment lorsqu’on demande : “Quel premier mot vous vient à l’esprit si je vous parle des femmes et hommes politiques ?”(42). Cette situation alimente le rejet des hommes et femmes politiques. Toutefois, il ne modifie pas le fonctionnement des institutions. Le problème, c’est que les décisions des hommes politiques ont des conséquences majeures sur l’ensemble de la population. Lorsque le dirigeant de l’URSS Nikita Khrouchtchev décide, seul(43), de “glisser un hérisson dans les culottes américaines” en 1962, à savoir expédier des missiles soviétiques à Cuba, il entraîne une crise majeure qui constitue le paroxysme de la guerre froide. De même, le comportement du président Nixon, qui refuse de mettre fin à la guerre du Vietnam malgré l’absence de progrès sur le terrain, et contre l’avis de ses conseillers en témoigne. Il ne cherche pas à prendre la meilleure décision, que ce soit pour la population américaine ou vietnamienne. En réalité, son objectif – comme il le dit lui-même – est “de ne pas être le premier président [américain] à perdre une guerre”(44). Trop souvent, l’unique fin des hommes politiques, ou tout du moins la principale, est leur propre existence. Bien que désavoués par de larges pans de l’électorat, les dirigeants continuent à prendre des décisions d’une importance majeure sans consulter leur population, ou même parfois leurs conseillers. Or ces décisions sont souvent lourdes de conséquences. Quoi que l’on pense de la politique de Barack Obama, “sa Maison-Blanche [a] été”, selon l’ancien secrétaire à la défense des États-Unis Robert M. Gates, “de loin la plus centralisée et la plus autoritaire en matière de sécurité nationale depuis Richard Nixon et Henry Kissinger”(45). Force est de constater, que de ce côté rien n’a changé…

Mais dans ce cas, comment justifier l’existence même des hommes politiques ? Auraient-il une véritable expertise justifiant de leur propre existence ?

 

 

 

 


 

* Notons qu’à l’heure où nous écrivons ces lignes, il n’est donc toujours pas nécessaire d’avoir un casier vierge pour être député et ce malgré la promesse – non tenue – d’Emmanuel Macron. Une situation incompréhensible et injustifiable, dans la mesure où il existe près de 396 métiers en France où il est nécessaire de présenter un casier judiciaire vierge. En étant condamné, on ne peut – entre autres – plus être pompier, ambulancier, taxi. En tant que fonctionnaire il est possible d’être mis à la porte. Toutefois, pour être élu ou ré-élu, et ainsi déterminer le destin du peuple français, ce n’est pas nécessaire(viii).

** En version originale, il s’agit de Immunity of Heads of State and State Officials for International Crimes, de Ramona Pedretti. Elle y explique notamment dans quelles conditions il est possible de bénéficier d’une forme d’immunité face aux lois internationales. Cette information est révélée par le compte Twitter officiel de la librairie elle-même. Située aux sièges des Nations unies à New York, elle est principalement fréquentée par des représentants officiels et des chefs d’États.

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