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Le triomphe du mal

 

On libérera l’énergie de l’atome, on guérira de la tuberculose et du cancer, on voyagera dans les astres, on prolongera la vie, mais on ne trouvera pas le moyen de se faire gouverner par les moins indignes.
Jean Rostand, Pensées d’un biologiste(20)

Machiavel enseigne le mal. L’un de ses enseignements les plus importants est qu’il vaut mieux être “craint qu’être aimé”, même si l’idéal consiste – logiquement – à être à la fois craint et aimé. Ainsi :

 

Le machiavélisme est alors l’incarnation de l’immoralité en politique, qui ne consiste pas seulement à user de procédés condamnables – la ruse, le mensonge ou la violence – mais à réduire la politique à ceux-ci et à n’exclure aucun moyen, pourvu qu’il contribue à atteindre la fin visée.(21).

 

La raison en est simple, si une personne dans le jeu politique utilise l’amoralité, elle a un avantage inhérent à son comportement pour réussir face aux autres. Pour que le jeu politique soit juste, il faudrait que l’ensemble des joueurs se mette d’accord et respecte des règles dites justes. Or, ceci est illusoire car dans la réalité, au vu de l’ampleur de l’enjeu, il est probable qu’au moins un des joueurs cherchera à fausser le jeu. Et, puisque l’important n’est pas de participer au jeu politique, mais de gagner, l’absence de règles devient la règle. C’est le triomphe de la ruse, du mensonge et de la violence. L’enjeu politique du pouvoir est trop important, et les risques trop minimes pour dissuader la tricherie. Dans son best-seller Freakonomics, Stephen Levitt, lauréat en 2003 de la prestigieuse médaille John-Bates récompensant le meilleur économiste américain âgé de moins de 40 ans, cite l’humoriste WC Fields ; “Ce qui vaut la peine qu’on le possède est ce qui vaut la peine qu’on triche pour l’obtenir”(22). Or, qu’est-ce qui vaut la peine d’être possédé si ce n’est le pouvoir ? S. Levitt poursuit :

 

Pour chaque esprit qui se donne la peine de concevoir un ensemble de contraintes, une armée d’individus, plus ou moins intelligents, ne manquera pas de consacrer deux fois plus de temps à tenter de le subvertir. Sans vouloir préjuger du fait que la tricherie relève ou pas de la nature humaine, force est de constater qu’elle joue un rôle de premier plan dans quasiment toute entreprise humaine. Tricher est un acte économique primordial : c’est obtenir davantage en donnant moins.(23).

La tricherie accroît les chances de succès, et dans le jeu politique, tous les moyens sont bons pour accroître ces chances de succès. Les implications de ce constat sont significatives.

En politique, on ne change pas les règles du jeu, ce sont elles qui nous changent. De même que l’agneau ne peut triompher des loups, l’homme juste aura un mal infini à triompher dans le monde politique. C’est ce qui explique la récurrence des affaires de corruption ou de conflits d’intérêts, et ce, au plus haut niveau. C’est avant tout l’aspect visible, commun non seulement à nos démocraties, mais plus largement à tout régime, d’une tendance plus large, d’un microcosme caractérisé par la course au pouvoir, l’ambition, et la recherche de l’intérêt personnel. C’est ce que confirmait Marcelo Rebelo de Sousa, le chef d’État portugais. L’homme, qui s’était déjà illustré en déclarant “Être riche c’est bien, être l’ami des riches, c’est mieux”, expliquait : “les comportements politiques sont à peu près les mêmes en dictature et en démocratie – amitiés, aversions, trahisons et attirance pour le pouvoir”(24).

Il semblerait donc que le dénominateur commun des hommes politiques soit davantage l’attirance du pouvoir que la sagesse. Pour satisfaire cette ambition, il arrive souvent que les convictions ne soient qu’accessoires ; le moyen et non la fin justifie l’entrée dans le monde politique. Pierre Bourdieu expliquait que son ancien élève Rémi Lenoir, professeur de Ségolène Royale à l’ENA*, lui avait confié que cette dernière se demandait si elle était de droite ou de gauche, “en termes de plan de carrière”(25). Dans ce cas, la politique devient le moyen de satisfaire son bien, plutôt que celui de faire le bien.

Les politiques agissent avant tout pour eux non pas conjoncturellement, mais structurellement. Pour progresser dans la hiérarchie, il est nécessaire de se mettre en avant. Michel Offerlé expliquait dans son livre Les Partis politiques :

 

Dans leurs mémoires, les hommes politiques reconstruisent leur carrière sur le modèle légitime de la vocation, quand elle est bien souvent le produit de hasards socialement déterminés qui font qu’un individu se trouve là au bon moment et dispose des capitaux adéquats(26).

 

Nous reviendrons ultérieurement sur la nature “des capitaux adéquats” utile à la réussite en politique. S’ils sont déjà de nature à mettre à mal l’illusion d’une société réellement démocratique, concentrons-nous dans un premier temps, sur les “hasards socialement déterminés”.

 

 

 

 

 

 

 

 


 

* L’École nationale d’administration a formé plus de 5 600 hauts fonctionnaires français depuis sa création en 1945, dont quatre Présidents de la République française et huit Premiers ministres.

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