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Pour ceux d’entre nous qui veulent dominer la chaîne alimentaire, il ne peut pas y avoir de pitié. Il n’y a qu’une seule règle. Chasser ou être chassé.
House of Cards, Épisode 1 Saison 2(13)

 

Le Prince mis à nu

 

Ce qui m’intéresse, c’est ce que l’on peut faire avec le pouvoir.
Henri Kissinger

 

Sagesse et politique

 

Étymologiquement, la politique, c’est l’organisation de la cité (polis en grec). En toute logique, la vertu ou la compétence nécessaire à l’organisation de la cité devrait être la sagesse. En effet, comment mieux définir la qualité nécessaire à l’exercice du pouvoir que par la sagesse, soit :

 

le comportement d’un individu, souvent conforme à une éthique, qui allie la conscience de soi et des autres, la tempérance, la prudence, la sincérité, le discernement et la justice s’appuyant sur un savoir raisonné(14).

 

Dès lors, puisque la philosophie n’est autre que l’amour de la sagesse (sophía), philosophie et politique devraient, en théorie, être inséparables. C’est ce qu’expliquait Platon dans le livre V de la République : “Il faut faire en sorte que les rois deviennent philosophes, ou alors que les philosophes deviennent rois”. Les hommes politiques, des philosophes, vraiment ? Un rapide coup d’œil à l’hémicycle nous convainc du contraire. Nos hommes politiques ne semblent guère plus philosophes que ne le sont nos concitoyens, et pour nombres d’entre eux, nous serions tentés d’argumenter que l’inverse est plus vrai – qu’on se rassure, la situation n’est guère différente dans les autres pays.

 

Il ne s’agit pas d’une affirmation controversée, eux-mêmes reconnaissent volontiers que la politique est un monde caractérisé par sa violence. Or qu’est-ce que la violence, si ce n’est l’aveu d’échec de la raison. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon définissait le monde politique en ces mots face aux caméras de France 5 : “C’est la cage aux fauves, donc tout le monde se bat. Le pouvoir est une sphère violente et le genre n’y change rien”(15). Pour une fois, tous les bords politiques s’accordent sur le sujet. Pour Roselyne Bachelot : “La politique c’est un lieu de pouvoir et c’est un lieu de cruauté. La durée de survie est à peu près la même que celle sur la bande d’arrêt d’urgence de l’autoroute”(16). Le phénomène n’est à priori pas récent, tant il est aisé de trouver des traces historiques de la violence politique, non seulement dans différentes époques, mais également dans différents pays.

 

Pourtant, ce n’est pas faute d’un manque de bonne volonté au commencement. Le terme candidat provient du latin candidatus qui désignait à l’origine la toge blanche que devaient revêtir durant deux années les aspirants à la fonction publique, avant de pouvoir solliciter les suffrages(17). Cette toge était symbole de pureté, de sincérité et de simplicité*. Elle permettait également de reconnaître facilement les candidats afin de pouvoir observer leur comportement au sein de la société, de s’assurer de leur probité morale. Dès lors, si le bon sens et l’étymologie indiquent tous deux que les hommes politiques devraient avant tout être sages, sincères, purs, pourquoi ne le sont-ils pas ? C’est parce que la caractéristique nécessaire de l’homme politique n’est pas la sagesse, mais sa connaissance du fonctionnement du jeu politique et du pouvoir.

 

Or, comme nous allons le constater, le pouvoir est par essence mauvais. Attention, il peut être utilisé à bon escient. Mais il faut garder à l’esprit que celui qui a le pouvoir, c’est celui qui a la possibilité d’opprimer. C’est Machiavel qui, en 1532, pose dans Le Prince les fondements de la politique moderne – à tel point que le logo de Sciences Po Paris en est, encore aujourd’hui, entièrement inspiré**. En effet, ce logo représente un livre avec, à ses côtés, un loup et un renard. Il fait référence au Chapitre XVIII :

 

Étant donc dans la nécessité de savoir bien user de la bête, un prince doit prendre, de celles-ci, le renard et le lion, parce que le lion ne se défend pas des filets, le renard ne se défend pas des loups ; il faut donc être renard pour connaître les filets et lion pour effrayer les loups.

 

La force de l’œuvre de Machiavel réside dans son réalisme : il désacralise le pouvoir politique. Il cherche à regarder la politique telle qu’elle est réellement, et ainsi, s’oppose à la tradition chrétienne qui l’observe telle qu’elle devrait être***. Machiavel lui-même expliquera : “Mais puisque mon intention est d’écrire chose utile à qui l’entend, il m’est apparu plus convenable d’aller tout droit à la vérité effective de la chose qu’à l’image qu’on en a”(18). Or, ce désir de réalisme révélera la nature réelle des politiques, non seulement à certains contemporains, mais surtout aux prochaines générations****. Patrick Boucheron dira de lui qu’il est “le maître des déniaisements”(19)*****. À ce titre, des philosophes ont argumenté que Machiavel était peut-être le premier des experts du doute******.

 

 

Son œuvre est révolutionnaire parce qu’elle s’affranchit d’une certaine forme de naïveté, alors présente dans les ouvrages politiques occidentaux. L’objectif du livre n’est pas comment être bon, mais comment arriver au pouvoir puis le conserver. Il ne cherche pas à expliquer comment devrait fonctionner la société, il explique comment réussir au sein d’elle. L’objectif n’est pas de la modifier – en tout cas pas dans un premier temps –, mais de savoir l’utiliser afin d’obtenir et conserver le pouvoir. Il ne s’agit pas simplement de faire le bien commun, mais de satisfaire ses propres ambitions. Cela paraît plus proche de la réalité, et c’est pour cette raison que Machiavel représente le fondement de la politique moderne, le glas de l’illusion d’une politique dont le moteur principal serait la sagesse.

 

 

 

 

 

 

 

 


 

* Le terme candidatus est lui-même dérivé du terme candidus, qui signifie entre autres : blanc, pur, radieux, candide, sincère, impartial.

** On peut également citer parmi les nombreux exemples qui s’offre à nous, Emmanuel Macron, fin connaisseur de Machiavel, expliquant que ses idées “l’ont beaucoup aidé à s’y retrouver dans le labyrinthe de la politique parisienne”, ou encore Silvio Berlusconi qui a été jusqu’à préfacer une édition du livre.

*** Ce qui lui vaudra par ailleurs une véritable inimitié de la part des jésuites, puisqu’il sera en 1559 mis à l’Index librorum prohibitorum, “un catalogue de livres pernicieux dont la lecture était considérée comme un péché mortel […] [et qui] interdisait théoriquement jusqu’aux citations des oeuvres condamnées.” cf. BOUCHERON Patrick, Un été avec Machiavel, Équateurs parallèles, mai 2017, revers de quatrième de couverture.

**** C’est ainsi que sur son épitaphe payé grâce à une souscription publique en 1787 à Florence – soit « 260  années après sa mort –, on peut lire “Aucun éloge n’est digne d’un si grand nom”. Source : BOUCHERON Patrick, Un été avec Machiavel, Équateurs parallèles, mai 2017, p.121.

***** Avant que de poursuivre en gage de sa contemporanéité : “Voici pourquoi il fut, durant toute l’histoire, l’allié des mauvais jours. Pour ma part, j’aurais peine à dire que je travaille sur Machiavel. Mais, avec lui, oui, comme un frère d’arme, assurément, à ceci près que ce franc-tireur sait toujours se porter aux avant-postes, nous obligeant à le lire non pas au présent, mais au futur.” Patrick Boucheron est titulaire de la chaire Histoire des pouvoirs en Europe occidentale, XIIIe-XVIe siècle au Collège de France. Il a consacré plusieurs ouvrages à Machiavel, BOUCHERON Patrick, Un été avec Machiavel, Équateurs parallèles, mai 2017, p.121.

****** D’après Nietzche lui-même dans Par-delà le bien et le mal : “Il nous fait respirer l’air sec et subtil de Florence et ne peut se retenir d’exposer les questions les plus graves au rythmes d’un indomptable allegrissimo, non sans prendre peut-être un malin plaisir d’artiste à oser ce contraste : une pensée soutenue, difficile, dure, dangereuse et un rythme galopant, d’une bonne humeur endiablée.“, BOUCHERON Patrick, Un été avec Machiavel, Équateurs parallèles, mai 2017, p.8.

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