PARTIE I

with No Comments

Vous avez beau ne pas vous occuper de politique, la politique s’occupe de vous tout de même.
Charles de Montalembert

 

L’illusion de la représentativité

 

Pour que le mal triomphe, seule suffit l’inaction des hommes de bien.
Edmund Burke

 

C’est une guerre des classes, ma classe est en train de gagner mais elle ne devrait pas”(1). Ces paroles sont celles de l’ex-plus grande fortune de la planète, Warren Buffet, en mai 2005 lors d’une émission sur CNN. Pourquoi ne le devrait-elle pas ? Non pas parce que ce n’est pas moral, puisque, comme nous allons le constater, ce concept ne s’applique pas en politique. Ce n’est pas qu’aucun homme politique n’a de morale, mais davantage que le pouvoir n’opère pas uniquement en fonction de la morale ou de la vertu. La morale n’est pas le facteur décisif en politique, mais un parmi d’autres. Dès lors, il ne serait pas judicieux de se focaliser dessus.

Si la classe de Warren Buffet ne devrait pas gagner, c’est parce que dans une démocratie, le pouvoir appartient à la majorité. Or, sa classe est en infériorité numérique. Autant clarifier notre propos : il ne s’agit pas dire que les plus fortunés seraient coupables, mais davantage de s’étonner du fait qu’un groupe constitué de la majorité des citoyens soient impuissants politiquement dans des régimes dits démocratiques.
Que les 1% veuillent s’approprier les ressources est logique. Chacun pense que son salaire est mérité*.

En outre, il est naturel que les plus hauts placés, comme les moins bien lotis, défendent leur intérêt personnel davantage que l’intérêt général. D’ailleurs, comme le constatait justement Sieyès :

Sans doute l’intérêt général n’est rien, s’il n’est pas l’intérêt de quelqu’un; il est celui des intérêts particuliers qui se trouvent communs au plus grand nombre de votants. De là, la nécessité du concours des opinions”(2).

Ainsi, hormis le philosophe, chacun concourt avant tout à son propre intérêt, et pense que sa fortune – réelle ou figurée – est méritée. Ceci est logique.

 

 

En vérité, ce qui est étonnant c’est que les intérêts d’une minorité soient davantage défendus que ceux de la majorité dans des régimes dits démocratiques. En effet, la répartition des richesses constitue l’un des enjeux majeur dans l’organisation de toute société. Dans une démocratie, les plus nombreux devraient logiquement obtenir gain de cause. L’argument selon lequel la majorité des citoyens souhaite une société aussi inégalitaire que la notre ne résiste pas à l’étude. Lorsqu’on demande aux citoyens américains quel serait selon eux une distribution idéale des richesses dans leur société, la plupart d’entre eux dépeigne une société dans laquelle les 40 % les plus riches possèdent moins que ce que déteignent actuellement les 20 % les plus riches. De plus, lorsqu’on demande aux participants de choisir entre une répartition des richesses correspondant à celle de la Suède et à celle des États-Unis, près de 92 % des américains préfère le premier modèle(3)**.

Or, bien que l’ampleur de cette dynamique soit variable selon les pays, on observe une concentration des richesses assez inégalitaire dans la plupart des démocraties. Ainsi, dans la plupart des pays européens on observe que 10 % de la population concentre 30 à 35 % des richesses. Aux États-Unis, ils concentrent 40 à 45 % des richesses, au Brésil entre 50 et 55 %, et près de 60 à 65 % en Afrique du Sud(4). Dans la plus grande démocratie du monde, l’Inde, 1 % des Indiens adultes concentrent 49 % des richesses(5). En Indonésie, on observe une répartition identique à celle de l’Inde(6).

 

Ce phénomène semble d’autant plus étonnant qu’il ne cesse de s’accélérer. Les inégalités sont actuellement à un pic historique. Début 2017, une étude de l’ONG Oxfam déclarait que les huit personnes les plus riches sur Terre “possèdent autant d’argent que la moitié la plus pauvre de la population mondiale”(7), soit près de 3,8 milliards de personnes . Si le sérieux du protocole suivi par l’ONG a été, à juste titre, mis en doute***, il existe toutefois un consensus chez les experts : les inégalités sont croissantes, les plus riches concentrent de plus en plus de capital(8). Cette dynamique s’explique par l’impact supérieur qu’ont les opinions des plus fortunés ; l’instauration d’un impôt plus progressif conviendrait à la majorité et limiterait l’accumulation de cette minorité. Dans leur excellente étude, les chercheurs Larry M. Bartels et Martin Gilens de l’université de Princeton(9) ont compilé plus de deux mille questionnaires remplis depuis les années 1980 aux États-Unis qui demandaient aux personnes interrogées si elles souhaitaient ou non qu’une politique du gouvernement change. Dans un deuxième temps, ils ont regardé si la politique avait effectivement changé ou non. Les résultats de leur étude sont édifiants :

la plupart des changements soutenus par la majorité ne sont pas devenus des lois. […] La volonté de changement n’avait ses chances de se traduire en loi que lorsqu’elle était soutenue par les plus riches. Lorsque l’opinion des pauvres divergeait de celle des riches, l’opinion des pauvres cessait d’avoir une quelconque influence. Qu’il y ait 90% ou 10% de pauvres soutenant un changement, il n’était pas plus probable que ce dernier se produise.(10)

Gilens concluait :

La majorité de la classe moyenne [américaine] pense que les représentants se fichent des préférences ‘des gens comme eux’. Malheureusement, les résultats de cette étude montrent qu’ils ont peut-être raison.(11)

Mark Hanna ne disait pas autre chose en déclarant : “Il y a deux choses qui comptent en politique. La première c’est l’argent. Je ne me souviens plus de la deuxième”(12). La réalité est évidemment bien plus complexe ; la politique ne peut se résumer à un simple carnet de chèques. Toutefois, il est vrai que dans la quasi-totalité des démocraties représentatives les intérêts des plus fortunés sont sur-représentés. C’est problématique.

 

Il est nécessaire de comprendre la nature des maux avant d’en vouloir trouver les remèdes. Ce phénomène, en apparence si surprenant, tient à la nature de nos démocraties : nous vivons dans l’illusion de la représentativité. Ce phénomène, en apparence si surprenant, tient à la nature de nos démocraties : nous vivons dans l’illusion de la représentativité. Comment se fait-il que nous soyons impuissants politiquement ?
Les causes de l’illusion de la représentativité sont nombreuses. Nous avons décidé d’en étudier cinq qui nous semblent prédominantes : la nature du pouvoir (A), dont la nature de notre régime – une aristocratie démocratique – découle (B). Celle-ci déterminant l’existence des partis (C), et des lobbies (D). Enfin, les médias, dont le rôle est central dans tout débat politique (E).

 

 

 

 

 

 

 

 


 

* En effet, il existe certaines constantes chez l’être humain et parmi celles-ci, il en existe une bien connue des psychologues que l’on appelle l’effet “meilleur que la moyenne”. L’être humain a tendance à se penser meilleur que la moyenne, et ce sans doute pour son propre bien-être mental. Ainsi, dans une étude effectuée aux États-Unis couvrant plus d’un million de lycéens et concernant leur sociabilité, ils sont 100 % à s’évaluer comme au moins dans la moyenne, et 25 % à s’évaluer comme étant dans les 1 % les plus sociables(a). 94 % des professeurs pensent qu’ils travaillent plus que leurs collègues(b). Lorsque les officiers s’auto-évaluent, ils surestiment leur capacité de meneur(c). De même 30 à 40 % des ingénieurs se considèrent comme étant dans les 5 % meilleurs(d). Des docteurs(e) aux patrons(f), qu’il s’agisse de notre capacité à conduire(g) ou même de notre mémoire****, nous avons tous tendance à nous penser meilleur que nous le sommes – ainsi sommes-nous certains que ce livre est bien meilleur que la majorité des publications sur le sujet –, et à sous-estimer à quel point nous sommes mauvais dans les domaines que nous ne maîtrisons pas. Non seulement nous nous considérons comme meilleurs que nous le sommes, mais en plus, nous avons tendance à penser que seuls les autres surestiment leurs capacités(h).

 

** Bien que trop simpliste, ce paramètre pourrait donc à lui-seul témoigner de la vitalité d’une démocratie.

 

*** Ceci s’explique notamment par la difficulté qu’il y a non seulement à obtenir mais également à mettre en perspective des informations concernant des situations aussi hétérogènes. Le principal reproche fait à l’étude est qu’elle se base sur le patrimoine net. Ainsi, quelqu’un qui aurait emprunté pour financer la construction de sa maison, ou ses études, se retrouve avec un patrimoine net négatif tout en vivant dans une situation confortable. Ceci signifie que cette personne est considérée par l’étude comme plus pauvre que la plupart des habitants du Malawi, l’un des pays les plus pauvres d’Afrique. L’étude ne reflète donc pas toujours les situations telles qu’elles sont vécues.

 

**** Lorsque l’on demande à des étudiants américains de se souvenir de leur moyenne dans différentes matières au lycée, ils s’en rappellent avec un taux d’exactitude d’environ 70 %. Curieusement, l’année en question – ce qui serait pour nous Seconde/Première/Terminale – n’a pas d’influence sur le taux d’exactitude. En revanche, s’ils se rappellent à 89 % de leurs A -la meilleure note possible dans le système américain-, le taux chute à 64 % pour leurs B, à 51 % pour leurs C, et à 29 % pour les D. Les étudiants n’avaient aucun intérêt à mentir, en effet, ils avaient été mis au courant que les chercheurs disposaient de leurs relevés de notes.

Leave a Reply